Edward Elgar vit le jour le 2 juin 1857 dans le petit village de Lower Broadheath, niché dans la campagne verdoyante du Worcestershire, à quelques kilomètres de la ville cathédrale de Worcester. Son père, William Henry Elgar, né à Douvres en 1821 et formé chez un éditeur de musique londonien, avait choisi de s'établir à Worcester en 1841, où il exerçait comme accordeur de piano et tenait un magasin de partitions et d'instruments de musique. Violoniste de niveau professionnel, William obtint également le poste d'organiste à l'église catholique Saint-Georges de Worcester, poste qu'il occupa de 1846 à 1885.
Edward était le quatrième d'une fratrie de sept enfants. Sa mère, Ann Greening, fille d'un agriculteur, se convertit au catholicisme peu après la naissance d'Edward, qui fut baptisé et élevé dans cette foi, au grand désarroi de son père. Cette appartenance religieuse allait peser durablement sur la carrière du compositeur, le rendant suspect aux yeux d'une société anglicane dominante à l'ère victorienne. Enfant, il grandit dans un environnement baigné de musique, accédant librement au fonds de partitions de la boutique paternelle, dévorant des partitions avec une avidité qui suppléait à l'absence de formation académique formelle.
Autodidacte dans un monde musical dominé par les universitaires, Elgar apprit la composition en analysant les partitions qu'il pouvait se procurer, en observant son père jouer de l'orgue, et en expérimentant par lui-même. Cette formation non conventionnelle lui attira les réticences du milieu musical établi, qui peinait à reconnaître en lui un compositeur légitime. Sa foi catholique ajoutait une méfiance supplémentaire dans les cercles anglicans qui contrôlaient les grandes institutions musicales britanniques. Il se décrivait lui-même comme un « outsider », non seulement musicalement, mais aussi socialement, conscient de ses origines humbles dans une Angleterre victorienne profondément hiérarchisée.
L'entrée dans la bourgeoisie aisée lui fut facilitée par son mariage avec Alice Roberts, fille d'un officier supérieur de l'armée britannique, qui devint à la fois sa muse, son soutien le plus constant et son passeport vers les cercles sociaux où se prenaient les décisions musicales importantes. Alice reconnut en son mari un génie encore méconnu et consacra une large part de son énergie à faire accepter sa musique dans les milieux qui comptaient. Sa présence dans la vie d'Elgar fut à la fois artistiquement et socialement transformatrice.
Pendant longtemps, le succès se déroba à Elgar. Il lutta pour s'imposer jusqu'à ses quarante ans, connaissant des débuts modestes, des commandes rares et une reconnaissance publique qui tardait à venir. Puis, en 1899, les Variations Enigma changèrent tout. Cette œuvre pour orchestre, construite autour d'une série de variations sur un thème mystérieux dédié à ses amis proches, révéla au public britannique et international un compositeur d'une puissance et d'une originalité incomparables. Chaque variation portait les initiales d'un ami différent, et le thème principal, dit « Enigma », n'a jamais été explicitement identifié par le compositeur lui-même, ajoutant à l'œuvre une dimension de mystère qui contribua à sa notoriété.
L'année suivante, en 1900, Elgar acheva The Dream of Gerontius, oratorio fondé sur un texte catholique du cardinal Newman décrivant le voyage d'une âme vers la mort et le jugement. L'œuvre suscita des inquiétudes dans certains milieux anglicans en raison de son inspiration catholique prononcée, mais s'imposa néanmoins rapidement comme une pièce maîtresse du répertoire choral britannique. Sa richesse harmonique, la profondeur de son contenu spirituel et la beauté de son orchestration en firent une référence incontournable.
Dans sa cinquantaine, Elgar composa ses deux symphonies et un concerto pour violon qui rencontrèrent un accueil enthousiaste. Les marches Pomp and Circumstance, et notamment la première d'entre elles dont le trio mélodique devint une sorte d'hymne officieux de l'Empire britannique, firent le tour du monde. Sa nomination comme Master of the King's Music en 1924 consacra officiellement son statut de premier compositeur du Royaume-Uni. En revanche, sa Deuxième Symphonie et son concerto pour violoncelle attendirent de nombreuses années avant d'être pleinement reconnus à leur juste valeur.
Elgar fut également un pionnier dans son rapport au disque phonographique. Entre 1914 et 1925, il dirigea lui-même une série d'enregistrements de ses œuvres, comprenant mieux que quiconque à l'époque les possibilités que ce nouveau médium offrait à la diffusion de la musique. Avec l'arrivée du microphone en 1925, qui permettait une reproduction sonore bien plus fidèle, il réenregistra l'essentiel de son répertoire orchestral ainsi que des extraits du Dream of Gerontius. Ces enregistrements, réédités sur LP dans les années 1970 puis sur CD dans les années 1990, permirent à plusieurs générations d'auditeurs de découvrir la musique d'Elgar interprétée par le compositeur lui-même.
Après la mort d'Elgar en 1934, sa musique connut une période d'éclipse relative, jugée trop imprégnée de l'esprit de l'ère édouardienne par une génération qui cherchait à rompre avec ce passé. Mais à partir des années 1960, elle revint avec force sur les scènes de concert, aidée par de nouveaux enregistrements qui en révélaient la profondeur émotionnelle et la sophistication harmonique. Aujourd'hui encore, si son œuvre reste plus jouée au Royaume-Uni que dans le reste du monde, certaines pièces ont conquis une audience internationale qui témoigne de l'universalité de son génie.

