L'ère chrétienne est un système de datation qui prend pour point de référence la naissance de Jésus-Christ, telle qu'elle fut calculée au VIe siècle. Dans les textes latins médiévaux, elle était désignée par les formules Anno Incarnationis, Anno ab incarnatione Domini ou Anno Domini, cette dernière expression étant souvent abrégée en AD. Comme d'autres systèmes de datation tels que l'ère romaine, l'ère d'Espagne, l'ère musulmane ou le calendrier républicain français, l'ère chrétienne ne connaît pas d'année zéro et commence avec l'an 1. Ce système est parfois également qualifié d'ère commune, abrégée EC, pour en souligner le caractère universel indépendant de toute référence confessionnelle.
L'élaboration de ce calendrier résulte du travail d'un moine scythe nommé Denys le Petit, qui publia vers 525 son Liber de Paschate. La mission qui lui avait été confiée par le chancelier papal Bonifacius était précise : concevoir une méthode pour calculer la date de Pâques selon la règle alexandrine. Cette règle avait été formalisée dans des tables préparées vers 444 par un collaborateur de l'évêque Cyrille d'Alexandrie. Ces tables structuraient le temps en cycles de 95 ans, soit cinq cycles de 19 ans selon le cycle lunaire de l'astronome grec Méton, et dataient les années selon l'ère de Dioclétien, dont la première année correspond à notre année 285.
L'objectif premier de ce travail était de mettre fin aux querelles pascales qui divisaient l'Église depuis des siècles, les différentes communautés chrétiennes ne s'accordant pas sur la date à laquelle célébrer Pâques. En prolongeant les tables alexandrines d'un cycle de 95 ans à partir de l'année 247 de l'ère de Dioclétien, soit à partir de 532 de notre calendrier, Denys le Petit prit une décision supplémentaire qui allait avoir des conséquences considérables : il décida de ne plus se référer au calendrier de Dioclétien, car cet empereur avait persécuté les chrétiens. Il déclara donc que l'année où il réalisait ce complément aux tables d'Alexandrie était l'année 525 après l'Incarnation du Christ, faisant de cette Incarnation le nouveau point de départ du calendrier.
Le choix du jour de départ n'était pas arbitraire. Denys prit comme point initial le 25 mars, jour de l'équinoxe de printemps dans le calendrier julien originel, de l'année 753 ab urbe condita, c'est-à-dire 753 ans après la fondation légendaire de Rome. Ce choix s'explique par une coïncidence astronomique remarquable : cette année-là, qui correspond à l'an -1 de notre calendrier actuel ou à l'an 0 sur l'échelle des astronomes, la nouvelle lune de printemps se produisit le 24 mars à 11 heures 28 en temps universel. Les années proches n'offraient pas cette coïncidence favorable. Il est probable, bien que non certain, que Denys ait également remarqué que l'année 532, point de départ de son cycle supplémentaire, correspondait au produit de 19 (cycle de Méton), de 4 (cycle des années bissextiles) et de 7 (cycle des jours de la semaine), constituant ainsi le grand cycle alexandrin de 532 ans au terme duquel Pâques tombe le même jour du même mois.
La question de la date de naissance du Christ avait fait l'objet de nombreuses spéculations dès les premiers siècles du christianisme. Au IIe siècle, Justin de Naplouse et Irénée de Lyon plaçaient cette naissance lors de l'année du recensement de Quirinius, soit en l'an 6 de notre ère. Justin était particulièrement précis dans son affirmation, indiquant que le Christ était né cent cinquante ans avant son époque, sous ce gouverneur romain. Au début du IIIe siècle, Clément d'Alexandrie la situait à la 28e année suivant la prise d'Alexandrie par Auguste, ce qui correspond à l'an -2 de notre calendrier. Tertullien et Jules l'Africain furent parmi les premiers à proposer une date équivalente à celle retenue au VIe siècle, tandis qu'Hippolyte de Rome et l'historien Orose préféraient l'année 752 ab urbe condita, soit l'an -2. Eusèbe de Césarée, pour sa part, évoquait la 42e année d'Octave-Auguste, tout en étant le premier à préciser que Jésus serait né au temps d'Hérode, c'est-à-dire avant l'an -4.
L'adoption de l'ère chrétienne comme système de datation universel fut progressive. Longtemps confinée aux textes ecclésiastiques, elle se répandit dans la documentation civile et administrative au cours du Moyen Âge, d'abord en Europe occidentale puis progressivement dans le reste du monde au fil de l'expansion des influences européennes. Aujourd'hui, ce système est compris, sinon adopté, par toutes les organisations mondiales, et constitue la référence temporelle commune de l'humanité contemporaine. Les années antérieures à l'an 1 sont désignées comme « avant Jésus-Christ » ou « avant notre ère », créant ainsi une ligne de partage symbolique dans le temps qui structure encore notre représentation collective de l'histoire.


