L'année 1966 commence un samedi, avec une ardeur révolutionnaire qui court d'un bout à l'autre de la planète. C'est une année de coups d'État, de révolutions, de ruptures et de transformations profondes. Elle débute par une conférence qui réunit à La Havane, du 3 au 15 janvier, plus de cinq cents délégués venus du monde entier. Convoquée par Fidel Castro, cette conférence tricontinentale ambitionne de créer un réseau de solidarité révolutionnaire entre les peuples du tiers monde — Asie, Afrique, Amérique latine — dans leur lutte contre l'impérialisme occidental. La Havane s'affirme ainsi comme la capitale symbolique d'une internationale révolutionnaire qui fait trembler les capitales occidentales.
Le continent africain est au cœur des bouleversements de l'année. Le 3 janvier, en Haute-Volta — l'actuel Burkina Faso —, un soulèvement populaire contraint le président Maurice Yaméogo, premier dirigeant du pays indépendant, à démissionner. Le colonel Aboubacar Sangoulé Lamizana s'empare du pouvoir au nom de l'armée, inaugurant une longue série de régimes militaires dans ce pays sahélien. Le lendemain, 4 janvier, en République centrafricaine, le général Jean-Bédel Bokassa, qui a pris le pouvoir par coup d'État le 31 décembre 1965, dissout le Parlement et suspend la Constitution, posant les premières pierres de ce qui deviendra l'une des dictatures les plus sanguinaires du continent.
Au Nigeria, les 14 et 15 janvier, le président Nnamdi Azikiwe est renversé lors d'un putsch sanglant, premier épisode d'une série de convulsions militaires qui déchireront le pays pendant des années. C'est le général Johnson Aguiyi-Ironsi, un officier Igbo, qui prend le pouvoir, ouvrant une période d'instabilité politique aux conséquences dramatiques. Le 24 février, c'est au Ghana que le destin bascule : Kwame Nkrumah, le père de l'indépendance africaine, figure de proue du panafricanisme, est renversé pendant qu'il se trouve en voyage officiel en Chine. Le général Joseph Arthur Ankrah prend la tête d'un Conseil national de libération qui met fin au régime de Nkrumah.
En Ouganda, du 22 février au 2 mars, le Premier ministre Milton Obote concentre progressivement tous les pouvoirs. Il suspend la Constitution, puis s'approprie la totalité de l'autorité exécutive, marginalisantl e kabaka du Bouganda Mutesa. Une nouvelle Constitution en avril abolit le statut fédéral du pays et réduit le rôle des chefferies traditionnelles. En Afrique du Sud, les élections générales du 30 mars renforcent la majorité du Parti national du Premier ministre Hendrik Verwoerd, l'architecte de l'apartheid, consolidant un régime de ségrégation que la communauté internationale commence à combattre, timidement encore, par des résolutions diplomatiques.
Au-delà de l'Afrique, 1966 est aussi l'année où la Chine s'embrase. Le 18 avril, Mao Zedong déclenche la Révolution culturelle, une campagne de purification idéologique radicale qui va plonger le pays dans une décennie de chaos. Des millions de jeunes Gardes rouges sèment la terreur, détruisant les vestiges du passé, persécutant intellectuels, professeurs et cadres du Parti. C'est l'une des pages les plus sombres de l'histoire contemporaine chinoise.
En Argentine, le 28 juin, un coup d'État militaire renverse le président Arturo Illia. Le général Juan Carlos Onganía s'installe à la Casa Rosada, inaugurant une nouvelle période de régime autoritaire dans un pays marqué par une instabilité politique chronique. Tandis que les révolutions et les putschs se multiplient, la musique pop connaît sa propre révolution. Le 29 août 1966, à San Francisco, les Beatles donnent ce qui sera leur tout dernier concert public. Le groupe le plus célèbre du monde décide d'abandonner la scène et les tournées pour se consacrer exclusivement au travail en studio. C'est la fin d'une époque pour toute une génération de fans.
Sur le plan du droit international, 1966 est une année fondatrice. Le 2 décembre, U Thant est réélu secrétaire général des Nations unies. Le 16 décembre, l'Assemblée générale proclame deux textes fondamentaux pour les droits de l'homme : le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Le 21 décembre, la Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale est signée ; elle entrera en vigueur le 4 janvier 1969. L'année 1966 laisse ainsi une empreinte profonde et contradictoire : révolutions libératrices et coups de force réactionnaires, avancées du droit international et violences politiques, fin d'une époque musicale et ouverture d'autres horizons.
