Winston Churchill est l'un des hommes d'État les plus marquants du XXe siècle, un personnage d'une complexité rare dont la carrière politique tumultueuse et les discours mobilisateurs pendant la Seconde Guerre mondiale ont fait de lui le symbole même de la résistance à la tyrannie. Né le 30 novembre 1874 à Woodstock, dans le château de Blenheim, il appartenait à la famille aristocratique des Spencer, fils du politicien conservateur Lord Randolph Churchill et de Jennie Jerome, une Américaine de la haute société new-yorkaise.
Son enfance ne fut pas celle d'un enfant choyé. Ses parents, absorbés par leurs obligations mondaines et politiques, le laissèrent largement à la garde de nourrices et d'instituteurs. Sa nourrice, Mrs Everest, demeurait l'une des figures les plus importantes de ses premières années. Sa scolarité à Harrow ne fut pas brillante, mais il y développa un amour de la langue anglaise et une mémoire remarquable pour la poésie et l'histoire. L'armée lui offrit une voie vers la gloire et l'aventure : il combattit en Inde, au Soudan — participant à la charge de cavalerie d'Omdurman en 1898, l'une des dernières grandes charges de l'histoire militaire britannique — et surtout en Afrique du Sud lors de la guerre des Boers, où sa capture puis son évasion spectaculaire lui valurent une célébrité nationale.
Rentré en Angleterre, Churchill entama une carrière politique qui allait s'étaler sur soixante ans. Élu député conservateur en 1900, il traversa au Parti libéral entre 1904 et 1924, participant aux gouvernements d'Asquith et de Lloyd George. Dans le gouvernement libéral, il fut notamment secrétaire du Home Office, où il s'impliqua dans les premières législations sociales britanniques, puis Premier Lord de l'Amirauté. C'est dans ce dernier rôle qu'il porta une part de responsabilité dans l'une des plus grandes catastrophes militaires britanniques de la Première Guerre mondiale : la bataille des Dardanelles en 1915, dont l'échec coûteux contraignit à son éviction du gouvernement. Il servit brièvement sur le front de l'Ouest comme commandant du 6e bataillon des Royal Scots Fusiliers avant d'être rappelé par Lloyd George.
L'entre-deux-guerres fut pour Churchill une période de traversée du désert politique. Devenu chancelier de l'Échiquier sous Baldwin dans les années 1920, il prit la décision controversée de rétablir la parité-or de la livre sterling en 1925, une mesure qui contribua à une déflation douloureuse pour l'économie britannique. Ses prises de position souvent tranchantes — sur l'abdication d'Édouard VIII, sur l'Inde, sur le réarmement allemand — l'isolèrent progressivement au sein même du Parti conservateur. Il fut l'un des rares voix politiques à s'élever dès les premières années contre le danger que représentait l'Allemagne nazie, dénonçant la politique d'apaisement de Chamberlain comme une capitulation devant l'agression.
Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata en septembre 1939, Churchill retrouva son poste de Premier Lord de l'Amirauté. Après l'humiliation de la campagne de Norvège, Chamberlain dut démissionner, et c'est Churchill, choisi plus par défaut que par enthousiasme de la part des dirigeants conservateurs, qui prit la tête du gouvernement le 10 mai 1940 — le jour même où l'Allemagne lançait son offensive à l'Ouest. Sa première allocution devant la Chambre des communes fut d'une franchise brutale et galvanisante : il annonçait qu'il n'avait à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur.
Les mois qui suivirent furent parmi les plus sombres de l'histoire britannique. La France capitula en juin 1940, laissant le Royaume-Uni seul face à la puissance nazie. Churchill refusa catégoriquement toute négociation et prépara le pays à un affrontement prolongé. Ses discours radiophoniques, devenus légendaires, mobilisèrent le moral d'une nation qui pouvait sembler condamnée. Il développa une stratégie militaire pragmatique, coordonnant la résistance maritime, aérienne et terrestre, et surtout tisser des alliances cruciales avec les États-Unis — dont il rechercha activement l'entrée en guerre — et plus tard avec l'Union soviétique après l'invasion allemande en juin 1941. Sa relation avec Roosevelt, fondée sur une admiration mutuelle et des négociations serrées, fut un pivot de la stratégie alliée.
À l'approche de la victoire, Churchill s'efforça de façonner l'ordre d'après-guerre. Il plaida pour la reconnaissance de la France libre de De Gaulle, obtint pour la France une place au Conseil de sécurité des Nations unies et une zone d'occupation en Allemagne. Mais les élections législatives de juillet 1945, qui eurent lieu avant même la fin de la guerre dans le Pacifique, infligèrent à Churchill et aux conservateurs une défaite cuisante. Les électeurs britanniques, qui voulaient des réformes sociales profondes, portèrent le Parti travailliste au pouvoir. Churchill quitta Downing Street au milieu même de la conférence de Potsdam.
Chef de l'opposition pendant six ans, il continua à peser sur la scène internationale. Son discours de Fulton, dans le Missouri, en mars 1946, où il utilisa l'expression de « rideau de fer » pour décrire la division de l'Europe entre démocraties occidentales et satellites soviétiques, est considéré comme l'un des moments fondateurs de la Guerre froide. De retour au pouvoir après les élections de 1951, son second mandat fut marqué par le déclin accéléré de l'Empire britannique et des problèmes de santé croissants. Il démissionna en avril 1955, à l'âge de quatre-vingt ans, laissant la place à Anthony Eden.
Churchill resta député jusqu'en 1964, avant de mourir le 24 janvier 1965 à Londres. Ses funérailles nationales, qui rassemblèrent des représentants du monde entier, furent parmi les plus importantes du XXe siècle. Lauréat du prix Nobel de littérature en 1953 pour l'ensemble de son œuvre d'écrivain et d'historien, il demeure une figure complexe : héros de la résistance à Hitler pour les uns, partisan de l'Empire et de ses violences pour les autres. Mais son rôle central dans la survie de la démocratie libérale face au nazisme reste le fait indiscutable qui fonde sa place dans l'histoire universelle.
