Le NAe São Paulo, portant le numéro de coque A12, représente l'une des pages les plus significatives et les plus complexes de l'histoire navale brésilienne du vingtième et du début du vingt-et-unième siècle. Porte-avions de la classe française Clemenceau, ce navire a traversé deux existences dans deux marines nationales différentes, accumulant au fil des décennies une longue histoire de gloires modestes et de difficultés chroniques.
Le bâtiment est construit en France entre 1957 et 1963, dans une période où la France cherche à se doter d'une marine de guerre capable de projeter une puissance aérienne significative au-delà de ses côtes. Il entre en service en 1963 dans la Marine nationale française sous le nom de Foch, en hommage au maréchal Ferdinand Foch, vainqueur de la Première Guerre mondiale. Durant ses trente-sept années de service sous pavillon tricolore, il constitue l'un des instruments essentiels de la puissance navale française.
Les porte-avions de la classe Clemenceau, dont le São Paulo est l'ultime membre survivant au moment de sa cession, sont de conception conventionnelle, selon le système dit CATOBAR, qui permet le décollage des aéronefs par catapulte et leur récupération par brins d'arrêt. Le pont d'envol mesure 265,5 mètres de long sur 29,5 mètres de large, et la zone d'appontage est inclinée à 8 degrés par rapport à l'axe longitudinal du navire, une disposition qui améliore considérablement la sécurité des opérations aériennes. L'une des deux catapultes, longues chacune de 52 mètres, est installée à bâbord avant du pont d'envol, la seconde étant positionnée plus en arrière sur la piste oblique.
En septembre 2000, le Brésil acquiert le Foch pour la somme de 30 millions de dollars américains, sans qu'aucun avion ne soit inclus dans la transaction, afin de remplacer l'ancien porte-avions Minas Gerais, un navire datant de la Seconde Guerre mondiale qui avait servi la marine brésilienne pendant plus de quarante ans. Ce prix représentait une opportunité extraordinaire : le gouvernement brésilien avait auparavant été sollicité par d'autres pays, dont l'Espagne, qui proposaient de construire un porte-avions neuf pour un coût de 500 millions de dollars américains. L'achat d'un navire opérationnel français pour une fraction de ce prix constituait donc une solution économique séduisante.
Pour constituer le groupe aérien du São Paulo, le Brésil achète au Koweït une flottille de vingt-trois avions de combat A-4 Skyhawk d'occasion pour 70 millions de dollars. Ces appareils, désignés AF-1 dans la nomenclature brésilienne, sont capables de délivrer diverses munitions, notamment des roquettes, des bombes non guidées et des missiles air-air Sidewinder. Le navire est mis en service au Brésil le 15 novembre 2000, lors d'une cérémonie à laquelle assiste le président Fernando Henrique Cardoso, qui souligne que l'incorporation du São Paulo marque l'aboutissement de l'objectif de longue date du Brésil de disposer d'une défense aérienne navale à voilure fixe.
Le porte-avions arrive à Rio de Janeiro le 17 février 2001. Durant ses premières années de service brésilien, le bâtiment participe à plusieurs missions, y compris dans des eaux étrangères, notamment les opérations ARAEX, PASSEX et TEMPEREX, exercices annuels menés conjointement avec la marine argentine pour qualifier et former les pilotes de Super Étendard et de S-2T Turbo Tracker. Ces coopérations régionales illustrent le rôle stratégique que le Brésil entendait jouer dans le Cône Sud.
Toutefois, selon la publication de référence Jane's Fighting Ships, la carrière du São Paulo dans la marine brésilienne est marquée par des problèmes de maintenance persistants. Le navire n'aurait jamais réussi à fonctionner plus de trois mois d'affilée sans nécessiter des réparations ou un entretien substantiel, une fragilité opérationnelle qui compromettait régulièrement sa disponibilité et limitait considérablement son utilité militaire effective.
Le 14 février 2017, la marine brésilienne annonce officiellement la mise hors service du bâtiment, qui est finalement désarmé le 22 novembre 2018. Après plusieurs années de stationnement, la question de son démantèlement se pose avec acuité. Le navire contient en effet des matériaux dangereux, notamment de l'amiante, ce qui rend toute opération de déconstruction complexe et coûteuse. Une tentative de démantèlement en Turquie se solde par un échec, laissant le bâtiment dans un état dégradé et errant pendant de longs mois dans l'Atlantique, sans destination certaine.
Finalement, après cette longue errance qui soulève de vives inquiétudes environnementales de la part de plusieurs organisations internationales, la marine brésilienne prend la décision radicale de couler le navire au large des côtes brésiliennes. Le São Paulo est envoyé par le fond le 3 février 2023, malgré les protestations de nombreux défenseurs de l'environnement marin qui redoutent la libération de substances toxiques dans l'écosystème océanique.
La fin du São Paulo illustre un dilemme récurrent dans la gestion des grands navires de guerre en fin de vie : comment se débarrasser de structures imposantes, chargées de matériaux dangereux, de manière à la fois économique, sûre et respectueuse de l'environnement. Son histoire, de sa construction française dans les chantiers de la guerre froide jusqu'à son naufrage délibéré dans l'Atlantique Sud, constitue un témoignage éloquent des ambitions et des contraintes des marines militaires des nations émergentes.
