Lucius Aelius, né le 13 janvier 101 sous le nom de Lucius Ceionius Commodus et mort le 1er janvier 138 à Rome sous le nom de Lucius Aelius Caesar, est l'une des figures les plus singulières de l'histoire impériale romaine. Non pas parce qu'il aurait accompli de grandes choses en tant que souverain, puisqu'il ne régna jamais, mais parce que son destin illustre mieux que tout autre la manière dont l'adoption pouvait réorienter les destinées dans la Rome du IIe siècle.
Il appartenait à une famille de rang consulaire établi. Son père, Lucius Ceionius Commodus, avait été consul éponyme en 106 sous le règne de Trajan, et son grand-père occupait la dignité de consul suffect sous Domitien. Sa mère, Plautia, fut d'abord l'épouse de Ceionius Commodus, puis contracta une nouvelle union avec Caius Avidius Nigrinus, un général de haut rang, consul suffect en 110, proche collaborateur de Trajan mais mis à mort au tout début du règne d'Hadrien en 118, lors d'un complot présumé. Elle se maria peut-être ensuite à un troisième homme, Sextus Vettulenus Civica Cerialis, ce qui lui aurait donné un beau-frère en la personne de Marcus Vettulenus Civica Barbarus, consul éponyme en 157.
La vie personnelle d'Aelius présente une curiosité généalogique. Il épousa une certaine Avidia, qui pourrait fort bien être la fille de Caius Avidius Nigrinus, le second mari de sa mère. Si cette hypothèse est exacte, Avidia aurait été sa demi-sœur, le fruit du mariage de sa mère avec Nigrinus. De cette union naquit le 15 décembre 130 un fils prénommé Lucius Ceionius Commodus, le futur Lucius Aurelius Verus, qui régnerait comme coempereur aux côtés de Marc Aurèle de 161 à 169. Le couple eut également trois autres enfants : Caius Avidius Ceionius Commodus, Ceionia Fabia et Ceionia Plautia.
La carrière d'Aelius suivit le cursus ordinaire d'un sénateur de rang : il fut d'abord préteur, puis gouverneur d'une ou des deux provinces de Pannonie, ces provinces danubiennes stratégiquement vitales pour la défense de l'Empire. Il devint consul éponyme une première fois en 136, toujours sous son nom de naissance, Lucius Ceionius Commodus. Ce fut alors qu'intervint l'événement le plus surprenant de son existence : l'empereur Hadrien décida de l'adopter comme fils et héritier.
Cette adoption suscita l'étonnement de ses contemporains et a alimenté la réflexion des historiens jusqu'à nos jours. Hadrien était un homme cultivé, exigeant, passionné de philosophie et de voyages à travers l'Empire. Aelius, lui, est décrit par l'Histoire Auguste comme un homme de santé fragile, menant une vie frivole et peu propice aux responsabilités impériales. Ses lectures de chevet auraient été les poèmes érotiques d'Ovide et un ouvrage culinaire consacré au gastronome Apicius. On lui attribue même l'invention d'un plat luxueux et composite appelé tetrafarmacum. Les mobiles de ce choix restent obscurs. La beauté physique d'Aelius a été évoquée, ainsi que, dans une interprétation romanesque mais non documentée, la possibilité qu'il ait été un ancien amant de l'empereur, thèse que Marguerite Yourcenar développe dans ses Mémoires d'Hadrien.
Adopté, Aelius reçut la puissance tribunitienne, insigne de l'héritier désigné, malgré son manque d'expérience, sa santé précaire et sa médiocrité apparente aux yeux de la cour. Il fut nommé consul éponyme une seconde fois en 137, cette fois sous son nom d'adoption, Lucius Aelius Caesar. On lui confia également le commandement des provinces de Pannonie, charge honorifique destinée à lui donner une apparence d'autorité militaire. Mais sa constitution fragile ne résistait pas aux rigueurs du climat danubien ni aux exigences d'une charge aussi lourde. Les sources antiques, en particulier l'Histoire Auguste et ses Mémoires d'Hadrien selon Marguerite Yourcenar, mentionnent qu'il souffrait de phtisie, c'est-à-dire de ce que nous appelons aujourd'hui la tuberculose pulmonaire, maladie inexorable pour laquelle la médecine antique n'avait aucun remède efficace.
Il mourut le 1er janvier 138, à l'orée de la nouvelle année, six mois avant l'empereur Hadrien lui-même. Son urne funéraire fut déposée dans le mausolée d'Hadrien, cet imposant monument circulaire sur les bords du Tibre que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de Château Saint-Ange. Il n'avait donc jamais accédé au trône, mais sa descendance régna pourtant : son fils Lucius Verus, adopté par Antonin le Pieux sur la directive posthume d'Hadrien en même temps que le futur Marc Aurèle, devint coempereur de 161 à 169. Ainsi, par la double adoption et les jeux du destin, ce fils d'un homme oublié par l'histoire s'assit sur le trône du monde romain.
