La fondation de Rome est l'un des récits les plus fascinants et les plus débattus de l'Antiquité, mêlant de façon indissociable la mythologie, la légende et les réalités archéologiques d'un processus urbain qui se déroula au cours du VIIIe siècle avant notre ère. Les recherches historiques et archéologiques contemporaines ont considérablement renouvelé la représentation de ces origines, remettant souvent en question le récit traditionnel que les auteurs antiques ont transmis à la postérité.
Deux grandes traditions coexistaient dans l'Antiquité sur l'origine de Rome. La première, d'inspiration grecque, remonte à Hellanicos de Mytilène, historien du Ve siècle avant notre ère, qui attribuait la fondation de la ville à un descendant d'Énée et des Troyens rescapés de la guerre de Troie. La seconde tradition évoquait un certain Latinus, roi de la peuplade autochtone des Latins, beau-père d'Énée, comme fondateur possible de la cité. C'est de la première tradition que Virgile tira son épopée monumentale, l'Énéide, œuvre dont l'ambition était davantage poétique qu'historique, s'inscrivant délibérément dans la lignée homérique.
Le récit mythique le plus célèbre, cependant, est celui que rapporte Tite-Live dans son Histoire de Rome, rédigée autour du tournant de l'ère chrétienne. Selon ce récit, tout commence à Albe-la-Longue, ville latine dont le roi Procas laissa deux fils à sa mort : Numitor, l'aîné, qui hérita du trône, et Amulius, le cadet, qui reçut les richesses et l'argent du royaume. Déçu par ce partage qu'il jugeait inéquitable, Amulius renversa son frère aîné et fit assassiner le fils de Numitor, Lausus. Pour s'assurer que la lignée de Numitor s'éteignît définitivement, il contraignit sa nièce Rhéa Silvia à devenir vestale, sacerdoce qui l'obligeait à demeurer vierge tout au long de sa vie.
Mais le destin en décida autrement. Le dieu Mars s'éprit de la jeune vestale, qui conçut et mit au monde deux jumeaux : Romulus et Rémus. Furieux, Amulius fit emmurer Rhéa Silvia et condamna les nouveau-nés à être jetés dans le Tibre. Le serviteur chargé d'exécuter cet ordre les abandonna sur les rives du fleuve en crue, dans une fondrière. Les enfants furent alors recueillis par une louve qui les allaita dans la grotte du Lupercal, au pied du mont Palatin. Le berger Faustulus, témoin du prodige, les découvrit au pied du Ficus Ruminalis, un figuier sauvage à l'entrée de la grotte, et les éleva avec son épouse Acca Larentia.
Les historiens modernes ont proposé une lecture rationalisante de cet épisode. Acca Larentia aurait pu être une prostituée — terme que les bergers des environs désignaient par le mot lupa, signifiant en latin à la fois « louve » et « prostituée ». C'est par un jeu symbolique délibéré que des auteurs antiques auraient transformé cette prostituée nourricière en louve mythique, tirant parti de la puissance redoutable de l'animal pour forger une légende fondatrice digne d'un peuple conquérant. La crainte religieuse que les Étrusques éprouvaient pour ce prédateur et l'admiration des soldats romains pour sa force et son adresse se trouvaient ainsi réunies dans un même symbole fondateur.
Devenus adultes, Romulus et Rémus décidèrent de fonder une nouvelle ville. Ne pouvant se départager sur le choix de l'emplacement et sur le nom à donner à la cité future, ils s'en remirent aux augures — cette pratique antique de divination qui consistait à observer le vol des oiseaux pour interroger la volonté des dieux. Romulus se plaça sur le mont Palatin, là où ils avaient été découverts et nourris par la louve, tandis que Rémus s'installait sur l'Aventin. Rémus fut le premier à apercevoir six vautours, mais Romulus en vit douze. La querelle qui s'ensuivit se termina tragiquement : Rémus fut tué, certains récits attribuant ce meurtre à Romulus lui-même.
Romulus traça alors le sillon sacré de la nouvelle cité et établit Rome à l'emplacement du mont Palatin. Les Romains fixèrent la date de cette fondation au 21 avril 753 avant notre ère, date à partir de laquelle ils comptaient les années selon le système de la datation ab Urbe condita — « depuis la fondation de la ville » — qu'immortalisa précisément le titre de l'œuvre de Tite-Live. Denys d'Halicarnasse, historien grec du Ier siècle avant notre ère, livra pour sa part un récit chronologique des débuts de Rome depuis ces origines légendaires jusqu'au déclenchement de la première guerre punique.
Les fouilles archéologiques menées sur le Palatin et dans ses environs depuis le XIXe siècle ont mis au jour des traces d'occupation humaine remontant effectivement au VIIIe siècle avant notre ère, confirmant que quelque chose de significatif se produisit bien à cette époque sur les collines du Tibre. Ces découvertes n'authentifient évidemment pas la légende de Romulus et Rémus, mais elles suggèrent que le noyau du récit mythique repose sur un substrat historique réel : celui d'un peuplement progressif, d'une agrégation de communautés distinctes et d'un processus d'urbanisation qui donna naissance, au fil des décennies, à ce qui allait devenir la plus grande puissance du monde antique.


