biografias

Chaïm Soutine

Peintre biélorusse

8 min01/01/2024
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Chaïm Soutine naît en 1893 ou 1894 dans le village de Smilovitchi, une bourgade de l'Empire russe aujourd'hui intégrée au territoire de la Biélorussie. Ses origines précises demeurent entourées d'incertitudes, et le peintre lui-même a contribué à brouiller les pistes concernant sa jeunesse, peut-être pour refouler un passé marqué par la pauvreté et les humiliations propres aux ghettos juifs de la Russie tsariste.

On sait peu de choses de ses années de formation avant son arrivée à Paris, probablement aux alentours de 1912. Ce que l'on retient, c'est l'image d'un jeune homme farouche, traversant avec une ténacité silencieuse les quartiers bohèmes de Montparnasse, fréquentant d'autres peintres immigrés comme Chagall et Modigliani, sans jamais vraiment s'intégrer à aucun groupe. La misère de ces premières années parisiennes est réelle et profonde : Soutine vit dans un dénuement extrême, manquant souvent du nécessaire, peignant avec fièvre malgré tout.

La reconnaissance tarde à venir. Ce n'est que dans les années 1920, après sa découverte par le collectionneur américain Albert Barnes, que sa situation matérielle se transforme radicalement. Barnes acquiert en une seule fois une quantité considérable de ses toiles, offrant au peintre une aisance financière qu'il n'avait jamais connue. Pourtant, Soutine entretient des relations profondément ambivalentes avec ses mécènes et avec le succès lui-même, comme si la reconnaissance le mettait mal à l'aise autant que la misère l'avait éprouvé.

Miné très tôt par un ulcère à l'estomac qui finira par l'emporter, le peintre produit néanmoins une oeuvre considérable, animé d'une énergie créatrice qui surprend ceux qui l'approchent. Son exigence implacable le conduit cependant à détruire une partie importante de ses propres tableaux. Les quelque cinq cents toiles dont l'authenticité a pu être établie sont presque toutes signées, mais aucune n'est datée, ce qui complique singulièrement le travail des historiens de l'art.

Sur le plan stylistique, Soutine se cantonne à trois genres traditionnels de la peinture figurative : le portrait, le paysage et la nature morte. Mais dans chacun de ces registres, il impose une vision absolument personnelle. Sa palette, vive et contrastée, parfois violente, rappelle celle d'Edvard Munch ou d'Emil Nolde. Les formes semblent convulser sur la toile, les lignes se tordent jusqu'à la déformation, et de cette agitation émerge une atmosphère dramatique d'une intensité rare.

Ce qui distingue Soutine de la plupart de ses contemporains, c'est aussi la façon dont il travaille la matière picturale elle-même. La peinture est épaisse, chargée, appliquée avec une force physique presque brutale. Dans ce rapport charnel à la peinture en tant que substance, on reconnaît l'influence de Van Gogh, dont Soutine admire l'oeuvre. Mais là où Van Gogh cherche dans la matière une vibration spirituelle, Soutine semble vouloir que la peinture porte en elle-même, par son épaisseur et sa texture, la violence du monde qu'elle représente.

Si les couleurs flamboyantes et l'aspect torturé de ses compositions ont souvent conduit les critiques à le ranger parmi les expressionnistes, Soutine se tient en réalité à l'écart de tout mouvement constitué. Il ne s'est jamais affilié à un groupe, n'a jamais signé de manifeste, et s'est très peu exprimé sur ses conceptions picturales. Son oeuvre échappe aux catégories et défie les classifications simples : elle est profondément singulière, difficilement réductible à une école ou à une époque.

Ses références vont plutôt du côté des grands maîtres de la peinture européenne, au premier rang desquels Rembrandt. C'est dans ce dialogue avec la tradition, plutôt que dans l'avant-garde de son temps, que Soutine construit sa vision du monde. Ses natures mortes de viandes suspendues, ses séries de grooms et de pâtissiers, ses paysages de Céret ou de Cagnes-sur-Mer constituent autant de jalons d'une oeuvre à la cohérence intérieure puissante, même si cette cohérence se manifeste dans le mouvement et l'instabilité plutôt que dans la répétition.

Très peu sociable et perpétuellement en déplacement, Soutine n'a jamais tenu de journal et a laissé fort peu de lettres. Ce que ses biographes savent de lui provient essentiellement des témoignages de ceux qui l'ont côtoyé : amis, marchands d'art, ou femmes qui ont partagé sa vie. Ces témoignages sont souvent contradictoires, et la part de légende est difficile à démêler de la réalité dans le récit de son existence.

Certains commentateurs ont voulu voir dans son oeuvre le miroir direct de ses souffrances personnelles, de ses inhibitions ou de sa marginalité sociale, revivifiant ainsi le mythe romantique de l'artiste maudit. Mais ce lien de cause à effet n'a rien d'évident. Si les origines de Soutine et son vécu ont pu influencer sa sensibilité, c'est avant tout dans son rapport à la peinture elle-même que cette influence se manifeste, dans la façon dont il s'y donne tout entier, comme s'il y cherchait une forme de salut.

La Seconde Guerre mondiale fragilise considérablement sa situation. En tant que Juif étranger dans une France occupée, Soutine doit se cacher, fuir, vivre dans la clandestinité. Son ulcère à l'estomac s'aggrave tragiquement. Il meurt le 9 août 1943 à Paris, alors que la capitale est encore sous occupation allemande, dans une relative obscurité, loin de la reconnaissance qui l'avait brièvement illuminé vingt ans plus tôt.

Son héritage artistique ne cesse cependant de croître après sa mort. Dans les années 1950, les expressionnistes abstraits de l'École de New York reconnaissent en lui un précurseur fondamental. Des peintres comme Willem de Kooning voient dans l'usage que Soutine fait de la matière picturale, dans la gestualité de ses coups de pinceau, une voie vers ce qu'ils cherchent eux-mêmes à accomplir. En ouvrant ainsi la peinture à une expérience aussi bien physique qu'émotionnelle, Soutine a tracé un chemin qui va bien au-delà de son siècle et de son époque.

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