Yves Lacoste, né le 7 septembre 1929 à Fès (Maroc) et mort le 20 juin 2026 à Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine), est un géographe et géopolitologue français. Il est le mari de l'ethnologue Camille Lacoste-Dujardin avec qui il collabore.
Il était professeur de géopolitique à l'université Paris-VIII de Saint-Denis, et fondateur de l'Institut français de géopolitique (IFG).
Après une jeunesse au Maroc (auprès de son père Jean, géologue en chef de la Société chérifienne des pétroles (SCP), chargé de prospecter dans le désert après avoir collaboré avec Jean-Baptiste Charcot au Groenland et de sa mère bibliothécaire), Yves Lacoste effectue ses études en France (lycée Lakanal puis Institut de géographie). Il est titulaire de l'agrégation de géographie (premier, 1952), enseignant comme stagiaire d'agrégation au lycée Marcelin-Berthelot. Il se rend en Afrique du Nord au début des années 1950 avec celle qui devient sa femme, l'ethnologue Camille Lacoste-Dujardin spécialiste des Berbères, pour enseigner au lycée Bugeaud d'Alger entre 1952 et 1955. Il contribue alors à la lutte pour l'indépendance algérienne. Membre du Parti communiste français jusqu'en 1956, il est en relation avec les milieux anti-colonialistes algériens. Sous la direction de Jean Dresch, géographe marxiste et anticolonialiste dont il partage les idées, il rédige en Algérie sa thèse d'État.
Après avoir obtenu son diplôme d'études supérieures sur la géomorphologie de la plaine du Rharb au Maroc, Yves Lacoste est reçu à l'agrégation de géographie en 1952. Il commence sa carrière d'enseignant au lycée Bugeaud à Alger. Membre du Parti communiste français et du Parti communiste algérien, il s'engage activement dans les luttes anticolonialistes.
De retour en France en 1955, contraint de rentrer en France par le proviseur du lycée Bugeaud, Lacoste quitte le PCF en désaccord avec sa politique en Algérie. Il devient alors membre du bureau exécutif du Comité pour l'indépendance de l'Europe. Parallèlement à son activité politique, il poursuit ses recherches en géographie, notamment sur le sous-développement et l'histoire du Maghreb et enseigne à l'université, durant une période où la question politique, primordiale, entraîne une effervescence au sein des sciences sociales.
Dès 1968, il enseigne à l’université Paris-VIII (université de Vincennes), où il crée la revue Hérodote (qu'édite à ses débuts François Maspero).
En 1969, il rejoint le centre universitaire expérimental de Vincennes.
Provocateur et anticonformiste, il publie en 1976 La Géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre, « un titre choc pour un livre destiné à sortir la géographie de sa situation de simple matière scolaire ».
En 1979, il obtient son doctorat d'État avec une thèse intitulée « Unité et diversité du Tiers-Monde ».
En 1989, il fonde le centre de recherche et d’analyse de géopolitique qui est devenu l'Institut français de géopolitique sous la direction de Béatrice Giblin. Il dirige par ailleurs le séminaire Méthode d’analyse et représentations géopolitiques.
En 1995, il est invité à présenter sa discipline dans l'émission Inventer demain diffusée sur La Cinquième. À Paris où il enseigne, il dirige la formation doctorale au CRAG (Centre de Recherche et d'Analyse Géopolitique), institut qu'il a également fondé, aujourd'hui dirigé par Philippe Subra. Il est membre, par ailleurs, du comité scientifique des revues Nordiques et Géo-économie.
Reconnu internationalement, il reçoit le prix Vautrin-Lud en 2000 pour sa contribution à la géographie.
Il meurt à l'âge de 96 ans le 20 juin 2026 à Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine). Il est inhumé au cimetière paysager de la même ville.
Vision de la géographie et œuvre
La guerre du Vietnam constitue un épisode important de la carrière d'Yves Lacoste. Il effectue une enquête renommée, sur les bombardements des digues du fleuve Rouge. Sur les recommandations de Jean Dresch il publie le 8 juin 1972 un article dans Le Monde à ce sujet. Pascal Lorot affirme que c'est en premier lieu « en tant que géographe […] (et) indépendamment de (son) engagement anti-impérialiste » que Lacoste publie cet article. Il attise la curiosité des autorités du Vietnam, qui, pour en apprendre davantage sur les attaques américaines, l'invitent précipitamment, par l'intermédiaire de Moscou et du KGB à venir sur le terrain. Il analyse de façon géographique la stratégie américaine : « bombarder les rives concaves des méandres, dans la partie moyenne du delta, là où se trouve le plus grand nombre de villages, et attaquer la base des digues afin de les fragiliser sans les détruire directement » (permettant de faire passer l’attaque pour une catastrophe naturelle). Il est remercié par le Premier ministre vietnamien en personne. Le retentissement de cette enquête est remarquable dans la presse internationale et dans les milieux diplomatiques, ce qui entraîna l'arrêt des bombardements sur les digues.
Ceci a permis à Lacoste d’acquérir une notoriété mondiale et a manifestement modifié sa conception de la géographie ; il signale : « cette enquête a été capitale, j’y ai mis en œuvre de façon systématique ma méthode d’analyse géographique, puis bientôt géopolitique […] (ainsi) dès 1970, il oriente résolument ses analyses géographiques vers l’étude des stratégies politiques pour la conquête ou le contrôle d’un territoire ».
Il entreprit, par la suite, une enquête similaire à Cuba où il fut invité en 1973 afin d'analyser l'action des guérillas de Fidel Castro selon une méthode d'analyse, ici encore, géographique, et ce, dans la sierra Maestra. Dans ses conclusions publiées en 1977, il mentionne que Castro avait l'intention initiale de longer la côte par l'Est et non de s'implanter dans la sierra Maestra, mais que c'est là qu’il trouva le soutien inattendu de paysans, chassés des plaines. Il entend par ailleurs rappeler que Fidel Castro « a été soutenu par les Américains et les grands propriétaires jusqu'en 1961, notamment pour son arrivée au pouvoir […] analyse, peu courante, (qui) va effectivement à l'encontre de l'image classique du leader de gauche qui aurait lutté contre Fulgencio Batista, homme de paille des États-Unis et de la mafia. Il alerte contre l'illusion de ce qu'il qualifie de géographismes, « procédé qui tend à faire d'un territoire un sujet ou un acteur (ici la montagne), et prend pour preuve l'échec de la stratégie du foco, menée en Bolivie par Che Guevara ».
Ses expériences de terrain l’amènent à fonder, en 1976, la revue Hérodote dans un premier temps sous-titrée Stratégies, géographies, idéologies puis revue de géographie et de géopolitique (ceci n’est en aucun cas un « virage idéologique, mais plutôt de ne pas laisser le champ libre à la revue Géopolitique ») , grâce à l’aide de son ami l’éditeur François Maspero, d'étudiants (de l'unité épistémologie de la géographie), ainsi que de certains de ses collaborateurs comme Jean Dresch ou Jean Tricart. Le titre Hérodote fait référence au savant grec qui étudia les rapports entre Perses et Grecs avec un esprit d’observation géographique au Ve siècle av. J.-C. L'engagement de gauche de l’auteur se ressent dans cette revue mais de façon moins marquée que lorsqu'il militait durant la guerre d'Algérie. Lacoste effectue puis publie des recherches en France, comme dans le village de Fayence, et sur les grandes aires géographiques de notre planète (aires islamiques, Mitteleuropa, sous-continent indien, Balkans, Asie du Sud-Est, URSS/CEI mais aussi les océans).