Friedrich Wilhelm Walther Kempff, né à Jüterbog, dans le Brandebourg, le 25 novembre 1895 et mort à Positano en Italie le 23 mai 1991, est un pianiste allemand, l'un des grands virtuoses du XXe siècle. Ses soixante années au service de la Deutsche Grammophon Geselschaft (devenue plus tard Deutsche Grammophon) ont fortement contribué à construire une image de l'Allemagne inscrite dans le répertoire national, expression d'une « âme allemande ».
Son toucher d'organiste « tout en retenue » donnait à entendre les silences entre les notes et, au-delà, une interprétation passionnelle héritée de Liszt qui dépasse la seule partition mais que justifie l'art de l'interprétation, auquel il a été formé précocement. Son agogique, rappelant l'improvisateur qu'il avait aimé être dans sa jeunesse, s'allie à une tradition classique qui, sans jamais chercher la virtuosité en soi, privilégie surtout la profondeur de sentiment. Attaché au classicisme hérité de Jean-Sébastien Bach et à la musique tonale, il a également été un compositeur joué de son vivant.
Wilhelm Kempff appartient à une lignée de musiciens luthériens. Son père, Wilhelm Kempff, est cantor. Son grand-père était organiste. Son frère Georg (de), aîné de deux ans, deviendra pasteur puis directeur de l'Institut de musique religieuse au sein de l'université Friedrich-Alexander d'Erlangen-Nuremberg.
À partir de l'âge de 4 ans Wilhelm Kempff grandit à Potsdam, où son père a été nommé directeur de la musique royale et organiste de l'Église Saint-Nicolas. C'est de celui-ci qu'il reçoit ses premières leçons de musique, chant, orgue et violon. L'année suivante, il commence son apprentissage de la technique du piano auprès d'Ida Schmidt-Schlesicke, une collaboratrice de son père. Celle-ci lui fait apprendre par cœur les quarante huit préludes et fugues du Clavier bien tempéré, qu'à l'âge de 9 ans il peut spontanément transposer à n'importe quel ton de n'importe quel mode.
C'est alors, c'est-à-dire très précocement, qu'il obtient deux bourses et intègre à Berlin, sur recommandation de Georg Schumann, la Königliche Akademische Hochschule für ausübende Tonkunst, que dirige le fondateur Joseph Joachim et qui deviendra en 1918 la Staatliche Akademische Hochschule für Musik de l'actuelle Université des arts.
Le conservatoire supérieur durant la Grande guerre (1914-1917)
Dix ans plus tard, en 1914, Wilhelm Kempff retourne à Potsdam préparer son baccalauréat au lycée Victoria (de), puis revient aussitôt dans la capitale voisine poursuivre des études supérieures dans le même Conservatoire supérieur. Admis en outre à la faculté de philosophie de l'université Frédéric Guillaume en dépit d'insuffisances en mathématiques, il étudie aussi la composition à l'Académie des arts auprès de Robert Kahn, élève de Johannes Brahms, tout en prenant des leçons de piano au Conservatoire Stern auprès de Karl Heinrich Barth. Celui-ci, élève de Hans Guido von Bülow et de Carl Tausig, lui transmet, héritée de ce dernier, la tradition de Franz Liszt.
Au milieu de la guerre une de ses connaissances de la Haute école pratique de musique, lieutenant sur le front de l'ouest, l'invite à faire pour les « Feldgrau » une tournée musicale en compagnie de Georg Kulenkampff, étudiant en violon de 19 ans. À l'automne 1916 les ordres de missions transmis, celui-ci joue dans la cathédrale de Laon intacte la Chaconne de Bach. Wilhelm Kempff joue la Passacaille. Il est enthousiasmé par l'idée d'avoir libéré l'orgue français d'une pratique mièvre qu'il juge par trop « américaine » et d'avoir avec un cœur luthérien fait enfin résonner dans la cathédrale une « aspiration à un autre monde qui soit en paix ».
Il achève avec succès son cursus à la Hochschule für ausübende Tonkunst en 1917 sans passer les épreuves. Il en a été dispensé à titre exceptionnel.
Compositeur prodige repéré depuis l'âge de 12 ans et qualifié à celui de quatorze de « phénoménal » par Ferruccio Busoni, Wilhelm Kempff est déjà célèbre pour ses talents d'improvisateur quand en 1917, à 22 ans, après deux tournées avec la chorale de la cathédrale de Berlin (de), il donne son premier récital important à l'Académie de chant en jouant devant Guillaume II la colossale Sonate « Hammerklavier » opus 106 de Beethoven et les Variations sur un thème de Paganini de Brahms. La performance lui vaut d'être exempté par l'Empereur en personne de service militaire et vraisemblablement d'avoir ainsi la vie sauve sinon de conserver ses mains. Un an plus tard il reçoit un accueil triomphal et, pour un si jeune soliste, étourdissant en donnant le Concerto no 4 en sol majeur de Beethoven avec la Philharmonie de Berlin dirigée par Arthur Nikisch.
En 1929 il se voit offrir, pour lui et sa famille, un logement dans le Château de l'Orangerie de Sanssouci, que le 26 octobre 1926 la République de Weimar a nationalisé et, le 1er avril 1927, confié à une fondation. Il y a là aussi le conservateur de musées Paul Ortwin Rave, qui en 1933 entre en conflit avec l'administration nazie au sujet de l'art dégénéré. Wilhelm Furtwängler est un voisin, logé de l'autre côté du parc, à la Faisanderie. Après s'être essayé à l'enseignement à l’École supérieure de musique de Stuttgart, Wilhelm Kempff, sans renoncer tout à fait à sa vocation première de compositeur, se consacre pleinement à sa carrière de soliste et aux concerts et enregistrements.
Le 26 mai 1934 il embarque à Friedrichshafen dans le premier des vols réguliers du Graf Zeppelin vers l'Amérique du Sud, vols qu'Hugo Eckener, opposant prudent à Adolf Hitler mais conscient du rôle qu'il joue dans la propagande nationaliste, n'osera enfin interrompre qu'en 1937. Cette démonstration du redressement de l'Allemagne nazie fait l'objet d'une attention internationale, en particulier des États-Unis, qui ont dépêché à bord le futur vice amiral Charles Emery Rosendahl (en). Depuis Rio de Janeiro, où le dirigeable commandé par le capitaine Albert Sammt (de) atterrit le 30 mai, une tournée de trois semaines a été préparée pour le pianiste à travers un Brésil en proie à la Grande Dépression et au getulisme.
De la complaisance à la récupération (1936-1938)
En 1936 Wilhelm Kempff père prend sa retraite en s'assurant de laisser la direction de la musique de Saint Nicolas à Fritz Werner (de). Sur un terrain acquis en 1933 longé par l'allée conduisant en dix minutes à pieds au palais de Marbre de Potsdam, où l'été il donne des cours, et qui a commencé d'être aménagé selon les plans de l'architecte Otto von Estorff (de), Wilhelm Kempff fils fait construire sa résidence secondaire par Estorff (de) et Winkler (de) dans le style völkisch, voire « défense de la patrie », alors très apprécié. Le jardin est réalisé par Karl Foerster.
Il y reçoit jusque pendant la guerre le pianiste Eduard Erdmann, adhérent résigné du NSDAP qui s'était opposé à l'exclusion des musiciens catégorisés « juifs », et le violoniste Georg Kulenkampff, qui, avec la protection du chef du département Musique du Ministère de la propagande Georg Schünemann, s'obstine à jouer un Felix Mendelssohn proscrit pour cause de judéité et se refuse au jeu « aryanisé », c'est-à-dire celui qui interdit la cadence préconisée par Fritz Kreisler. Lui-même est consterné par l'idéologisation de la musique : « Ils ont beau dessiner autant de croix gammées qu'ils veulent sur la partition de la Sonate Waldstein, ce n'est pas ainsi qu'ils pourront la jouer mieux. »
Il reçoit aussi l'accompagnateur de Georg Kulenkampff, le Suisse Edwin Fischer, dont la maison berlinoise sera détruite en 1942 par un des bombardements du Bomber Command et, pour de rares apparitions, la princesse royale Cécile, qui habite en face. Plus souvent c'est elle qui l'invite, de même que Wilhelm Backhaus, qui a été titularisé le 20 avril 1936 pour avoir publié un mois plus tôt, durant la campagne des législatives de 1936, un éloge d'Adolf Hitler avant d'être nommé par celui-ci sénateur de la culture du Reich.
Il est aussi l'hôte du docteur Kaiser, père du futur critique et membre du Groupe 47 Joachim Kaiser qui ne goûte guère l'embrigadement nazi, à Tilsit, en Prusse-Orientale, pour de mémorables parties de musiques. À l'automne 1938 il retrouve son ami Ernst Wiechert, qui a été interné du 6 mai au 30 août à Buchenwald et n'en a été libéré que contre la promesse de s'en tenir désormais à une « émigration intérieure ». L'exemple de Wiechert est un avertissement adressé par Joseph Goebbels à tout artiste qui ne se prêterait pas à la propagande nazie, une menace claire de « destruction physique ». En décembre Wilhelm Kempff est reçu par Benito Mussolini, auquel il dédie son nouvel opéra-comique, Famille Gozzi.