Victor Segalen, né le 14 janvier 1878 à Brest et mort le 21 mai 1919 à Huelgoat, est un médecin de la marine, romancier, poète, ethnographe, sinologue et archéologue français.
Victor Joseph Ambroise Désiré Segalen naît le 14 janvier 1878 au 17 rue Massillon dans le quartier de Saint-Martin à Brest, fils de Victor-Joseph Segalen (écrivain du commissariat de la marine) et d'Ambroisine Lalance. Il effectue sa scolarité en grande partie au collège des Jésuites de Brest de Notre-Dame-de-Bon-Secours. À 15 ans, il échoue au baccalauréat mais entre l'année suivante en classe de philosophie au lycée de Brest et y obtient le prix d'excellence. En 1895, il s'inscrit à la faculté des sciences de Rennes sous la houlette de sa mère et débute rapidement ses études à l'école préparatoire de médecine de Brest en 1896. Suivant les traces de son grand-oncle Pierre-Charles Cras et de son oncle Émile Lossouarn, il étudie de 1897 à 1902 à l'École principale du service de santé de la Marine appelée dans le milieu La Principale à Bordeaux. La discipline militaire ne lui laisse que peu de loisirs mais il s'adonne à la musique et à la bicyclette. Victor aurait souhaité devenir officier de marine, mais cela lui est impossible car il est myope.
Après une première dépression nerveuse à cause d'une liaison amoureuse contrariée en 1899, il s'intéresse aux maladies nerveuses et mentales, et découvre Friedrich Nietzsche. Cette même année, lors de ses vacances en Bretagne, il écrit pendant l'été son premier récit : A Dreuz an Arvor. En novembre 1901, il passe à Paris et fait la connaissance de personnalités de la revue française Le Mercure de France qui l'encouragent dans ses travaux et où il publiera ses premiers articles : Rémy de Gourmont et Catulle Mendès, ainsi que Joris-Karl Huysmans qu'il a déjà rencontré une première fois en 1899. Il soutient sa thèse de médecine le 29 janvier 1902 dont le titre universitaire est « L´observation médicale chez les écrivains naturalistes » qui traite des névroses dans la littérature contemporaine. Elle est publiée par un éditeur bordelais, Y. Cadoret, qui édite la version universitaire mais aussi une version à faible tirage ayant pour titre Cliniciens ès lettres. De février à septembre 1902, il effectue un stage au Centre d'instruction naval de Saint-Mandrier près de Toulon et son affectation en Polynésie sort dans le Journal Officiel le 20 septembre. Il part du Havre le 11 octobre sur le paquebot La Touraine pour aller à Tahiti via New York d'où il rejoint San Francisco par le train ; mais la fièvre typhoïde le retient deux mois aux États-Unis. Il en profite pour prendre contact avec le quartier de Chinatown et sa population chinoise. Le 11 janvier 1903, il embarque sur le paquebot SS Mariposa de la Oceanic Steamship Company (ultérieurement incorporée dans Matson Navigation) pour rejoindre Tahiti.
À son arrivée, le 23 janvier 1903, il est affecté en tant que médecin de la marine de deuxième classe sur l'aviso La Durance. Comme il n'aime pas la mer pour naviguer, il profite des escales pour découvrir de nouveaux paysages et d'autres cultures et civilisations. À la suite d'un cyclone, il participe à deux expéditions de secours dans l'archipel des Tuamotou. Lors d'une mission de La Durance à Atuona (Île Hiva-Oa) aux îles Marquises qui devait ramener à Tahiti les bagages de Paul Gauguin décédé trois mois auparavant et inhumé au cimetière du Calvaire, il a l'occasion d'acheter aux enchères le 3 septembre des bois sculptés, la palette du peintre et ses derniers croquis qui seraient, sans lui, partis au rebut, à l'image du tableau intitulé « Village breton sous la neige » qu'il rapporte en métropole. Il dira plus tard « Je n'aurais pas pu comprendre cette terre sans être confronté aux croquis de Gauguin ». Il confie ce tableau au peintre George-Daniel de Monfreid, ami de Gauguin, pour terminer les coins laissés inachevés.
En 1904, il passe un court séjour à Nouméa, où il travaille beaucoup aux Immémoriaux qui raconte l'agonie de la civilisation maorie décimée par la présence européenne, roman qui sera publié en 1907 sous le pseudonyme de Max-Anély. Puis il repart vers la France, toujours sur La Durance avec un journal et des essais sur Gauguin et Rimbaud, qui ne seront publiés qu'en 1978. Lors d'une escale à Djibouti, Segalen interroge les témoins du passage de Rimbaud, mort à Marseille treize ans plus tôt. De retour en France, il épouse dans l'église St-Louis à Brest le 3 juin 1905 la fille d'un médecin brestois, Yvonne Hebert (décédée en 1968), qu'il avait rencontrée au mariage de son ami Émile Mignard en février. C'est le 15 avril 1906 à Brest que naît son fils Yvon Segalen. En avril, il rencontre Claude Debussy pour lui soumettre un livret en cinq actes, Siddhârta, qu'il est en train d'écrire. Mais l'aspect métaphysique du sujet et la difficulté à le mettre en musique obligent le compositeur à refuser. Il lui propose alors de travailler sur un drame lyrique dont celui-ci composerait la musique : Orphée-Roi. Le livret de l’œuvre sera finalement publié seul en 1921.
En tant qu'officier de la marine, il peut prétendre à se présenter comme interprète de la marine et être affecté en Chine pour deux ans afin d'y apprendre la langue et la culture, comme certains de ses camarades de l'école navale. En mai 1908, il suit les cours de chinois à l'école des langues orientales à Paris et au Collège de France sous la houlette du professeur Édouard Chavannes. Puis sur les conseils du sinologue Arnold Vissière, il continue son cursus à Brest auprès d'un Chinois de Hankou. Il devient médecin de 1re classe le 24 août 1908. L'année suivante, il est reçu à son examen vers la mi-mars et obtient son détachement en Chine. Il embarque à Marseille le 24 avril 1909 sur le paquebot SS Sydney des Messageries Maritimes et rejoint Pékin par le train en mai.
Le voyage est l'occasion pour Segalen de rencontrer Paul Claudel, alors consul à Tientsin ; le premier voue en effet une admiration certaine au second, partageant avec lui sa passion orientaliste, et appréciant ses textes. On trouve ainsi pour la première fois mention de Claudel dans la correspondance de Segalen à sa femme et l'auteur lui dédiera ses Stèles : « Claudel me prend…je me laisse faire. Il a vu Ceylan d'une vision impérissable. Quelle n'est pas la force des mots puiqu'en face même de la réalité splendide, ils persistent et triomphent ! »
Segalen entreprend en août une expédition de dix mois en Chine centrale en compagnie de l'écrivain Gilbert de Voisins. Après le mois de février au Japon, il retourne à Pékin où il s'installera en mars 1910 avec sa femme et son fils Yvon.
En 1911, il participe à l'organisation de la quarantaine du grand port de Shanhaiguan à une douzaine d'heures de Pékin pour combattre la peste venant de Mandchourie. Il est le secondant de Joseph Chabaneix, avec qui il se lie d'amitié, car Joseph est le frère de Paul, autre médecin ayant fait sa thèse intitulée « Essai sur le subconscient dans les œuvres de l'esprit » (1897) et citée par Segalen dans sa thèse de 1902.
Après sa nomination en mai au poste de médecin-major de deuxième classe à l'Imperial Medical College de Tianjin, il enseigne la physiologie. En 1912, pour donner plus d'intensité à un texte en prose, il consomme de l'opium dans des fumeries afin de rédiger son poème Odes. Le 6 août, sa fille Annie (décédée le 7 mars 1999, à l’âge de 87 ans), diminutif de son premier nom d'auteur, voit le jour à Tientsin. La même année, la première édition de Stèles, recueil de 48 poèmes inspirés par sa première expédition, a lieu à Pékin. En octobre 1912, il laisse sa femme et ses deux enfants à Tientsin, pour soigner le fils du président de la République, Yuan-che-kai, victime d'une chute de cheval dans sa résidence d'été de la province du Hunan.
Vers le 15 avril 1913, Joseph Chabaneix est atteint du typhus, il meurt en quinze jours, après une agonie de cinq jours. Segalen est à ses côtés, nuit et jour, il écrit : « J'ai déjà vu mourir trois fois ce qui est notre camarade et dont on ne peut plus dire s'il est lui, s'il a été, s'il existe ou est ailleurs, ou nulle part. Jamais je n'ai suivi d'agonie comme celle-là »Selon Jacqueline Brossollet, cette expérience pèsera sur le reste de sa vie.