Les troubles au Tibet de 1987 à 1993 sont une série de manifestations, émeutes et violences qui eurent lieu au Tibet de 1987 à 1993, principalement à Lhassa.
Les manifestations débutent le 27 septembre. Elles se poursuivent les 1er et 6 octobre 1987 puis reprennent en mars et en décembre 1988, tournant à l'émeute. Les violences entraînent des morts parmi les manifestants et les forces de l'ordre. Du 5 au 7 mars 1989 une nouvelle série de manifestations dégénèrent, durant lesquelles les forces de sécurité tirent sur les manifestants. Le gouvernement de la région autonome du Tibet décrète la loi martiale à Lhassa le 7 mars 1989. Celle-ci reste en vigueur jusqu'en mai 1990.
Les causes, le déroulement et le bilan de ces troubles diffèrent sensiblement selon qu’on se fie aux sources du gouvernement chinois, à celles du gouvernement tibétain en exil, à celles des observateurs ou à celles des organisations humanitaires.
Le gouvernement chinois et le gouvernement régional tibétain affirment que les émeutes de Lhassa ont été préparées par des organisations tibétaines en exil, lesquelles ont envoyé des hommes susciter des troubles au Tibet. Selon le frère du 14e dalaï-lama, Gyalo Thondup, les troubles de 1987-1989 furent concoctés par des gouvernements étrangers, allégation que l'historien tibétain Tsering Shakya trouve fascinante mais manquant d'éléments permettant de la corroborer.
Contexte et causes des troubles
La libéralisation du pouvoir (1977-1987)
Au milieu des années 1980, le Tibet s’ouvre au tourisme, les voyageurs peuvent entrer en Chine en franchissant la frontière népalaise en de nombreux points, il n’y a plus de contrôle du gouvernement central ni d’obligation de passer par Pékin. Cette ouverture n'a d'équivalent dans aucune région himalayenne ou quasiment. Le secrétaire général du parti communiste chinois, Hu Yaobang, s'est livré à une « auto-critique de la politique chinoise au Tibet », « demandant une plus grande autonomie et proclamant le respect de la liberté de croyance », politique qui est appliquée par Wu Jinghua, le nouveau premier secrétaire du parti au Tibet. Dès lors, les Tibétains se mettent à afficher publiquement des photos du dalaï-lama. Ils n’ont plus à quémander auprès des étrangers sa photo : après avoir été interdite, elle est désormais vendue ouvertement à des étals dressés devant le Temple du Jokhang à Lhassa. En 1986, Lhassa connaît un événement religieux de premier plan : le rétablissement de la fête de la Grande Prière, ou Monlam Chenmo, interdit depuis 1966, et traditionnellement le plus grand rassemblement de pèlerins tibétains de toute l'année. L'éviction politique en 1987 puis le décès de Hu Yaobang en 1989 « brisent ce timide élan réformateur ».
Pour Baogang He et Barry Sautman, les manifestations à Lhassa intervinrent après que la République populaire de Chine eut fait droit, fin 1986, aux principaux griefs des Tibétains concernant les freins à la pratique religieuse, la migration des Han et autres sujets. Nombre de Tibétains en étaient venus à accepter la place du Tibet dans la Chine et un consensus se dessinait entre Pékin et les élites tibétaines. En réaction, les émigrés et leurs partisans lancèrent une campagne d'internationalisation impliquant le déroulement de manifestations à Lhassa.
Les moines et les nonnes bouddhistes ont joué un rôle de premier plan dans les manifestations pro-indépendantistes (Barry Sautman et Shiu-hing Lo, 1995), entraînant à leur suite un grand nombre de manifestants.
Selon Robert Barnett, en 1987, après que le 14e dalaï-lama eut demandé le soutien politique de l’Occident, la propagande chinoise le condamna en des termes rappelant le début des années 1980, ce qui conduisit à des manifestations et marqua la fin d'une période de concessions. Robert Barnett donne trois incidents ou facteurs décisifs ayant déclenché les manifestations des moines en 1987 :
la colère des Tibétains suscitée par les invectives des médias officiels chinois contre le dalaï-lama à la suite de son Plan de paix en cinq points pour le Tibet, un discours prononcé à Washington le 21 septembre 1987 ;
l'écœurement de nombreux habitants de Lhassa en raison du rassemblement obligatoire du 23 septembre au stade Triyue Trang, où 14 000 personnes durent écouter la sentence de mort de deux Tibétains (décrits comme des meurtriers par le gouvernement chinois mais comme détenus politiques par les exilés tibétains), apparemment une réponse officielle au discours du dalaï-lama. Les condamnés y furent exhibés et leur sentence fut annoncée en forme d’avertissement politique, ils furent exécutés immédiatement ;
le mécontentement à Lhassa causé par la propagande continuelle et les désagréments entraînés par un marathon organisé par les autorités pour marquer l'intégration du Tibet à la Chine. Les gens ont exprimé dans les manifestations pourquoi ils manifestaient : ils demandaient à être libérés de la loi chinoise et le retour du dalaï-lama.
Les manifestations débutent le 27 septembre 1987, six jours après un discours du dalaï-lama au Congrès américain au cours duquel il propose de faire du Tibet, ramené à ses frontières historiques, une « zone de paix démilitarisée » et trois jours après l'exécution de deux Tibétains devant 14 000 personnes dans un stade de Lhassa. Elles se poursuivent lors de manifestations de moines et de civils tibétains réprimées par la police en mars 1988, puis en décembre 1988. Du 5 au 7 mars 1989 a lieu une nouvelle série de manifestations, durant laquelle les forces de sécurité tirent sur la foule. Cette violence, « la plus sanglante depuis la fin de la Révolution culturelle », s’accompagne de l'instauration de la loi martiale le 7 mars 1989. Celle-ci reste en vigueur jusqu'en mai 1990.
Fin septembre : Des affiches sont apposées sur les murs de bâtiments officiels et de maisons de Lhassa, par des étrangers selon des témoignages crédibles.
27 septembre : Le matin du 27 septembre 1987, un groupe de 20 à 30 moines nationalistes du monastère de Drepung font plusieurs fois le tour du Jokhang en arborant des drapeaux tibétains faits maison (dont la possession est interdite) et en criant des slogans indépendantistes, sans que la police n'intervienne. Ils sont rejoints par 150 à 200 autres personnes et, après avoir été harangués devant le temple, tous marchent sur le siège du gouvernement de la Région autonome. Un peu avant d'arriver à celui-ci, ils sont arrêtés par la police. Selon des témoins, les arrestations sont accompagnées de coups. Selon Human Rights Watch, le comportement des manifestants est totalement non violent. L'agence Chine Nouvelle, pour sa part, accuse les protestataires d'avoir frappé et blessé plusieurs agents de police qui essayaient de maintenir l'ordre. Vingt-quatre policiers furent blessés et deux véhicules détruits. Selon le Tibetan Youth Congress, depuis cette manifestation, les Tibétains en exil commémorent le 27 septembre comme « journée noire ».
1er octobre : Quelque 300 personnes, sous la conduite de 20 moines du monastère de Sera, tournent trois fois autour du Jokhang en criant des slogans indépendantistes et en demandant la libération des manifestants du 27 septembre. 50 à 60 manifestants sont frappés, arrêtés et conduits dans les locaux de la police tibétaine. Selon Robert Barnett, plusieurs religieux sont couverts de sang. Un touriste américain détenu pour avoir pris des photos des bastonnades affirme avoir vu dans le poste de police un policier frapper la tête des moines avec une pelle. Une foule de 2 000 à 3 000 personnes se masse devant l'immeuble de la police faisant face au Jokhang, exigeant la libération des manifestants arrêtés. Lorsque des policiers en civil installés sur le toit du Jokhang se mettent à photographier les manifestants, ils sont rossés par des Tibétains. Une pluie de pierres s'abat sur le poste de police puis la foule met le feu aux véhicules de police et à la porte d'entrée du commissariat pour pouvoir y pénétrer. Lorsque des renforts arrivent avec les pompiers, ceux-ci sont repoussés par des jets de pierres. De jeunes moines de Sera s'introduisent dans l'immeuble et, dans la confusion, la plupart des manifestants arrêtés s'échappent. Ayant pris position sur les toits, des membres de la police (dont certains sont des Tibétains de souche) commencent à tirer sur la foule. Des renforts de police essaient de dégager les abords de l'immeuble en feu par des tirs, tuant un manifestant. Jusqu'au lendemain matin, le commissariat incendié est livré au pillage de ses archives. Des observateurs estiment que 13 Tibétains furent tués et 13 autres grièvement blessés. Aucun n'était armé. Un porte-parole chinois devait affirmer par la suite que des Tibétains s'étaient emparés d'armes à feu appartenant à des policiers. Robert Barnett indique que cette « assertion fut démentie par des rapports indépendants ». Ces rapports ont été présentés au Nations unies, illustrés par des photographies de policiers tirant sur la foule.