Tibère III Apsimar (en grec : Τιβέριος Γʹ Ἀψίμαρος), parfois Tibère II, est un empereur et usurpateur byzantin qui règne de l'été 698 au 21 août 705.
Empereur lors des années de chaos qui s'étendent de 695 à 717, marquées par des coups d'État récurrents et la faiblesse des sources écrites, Tibère III est une personnalité mal connue. Prénommé Apsimar à sa naissance, c'est un officier de la marine byzantine qui se révolte à la suite de l'échec d'une expédition destinée à reprendre Carthage en 697-698. À la tête d'un corps expéditionnaire important, il assiège Constantinople tenue par l'empereur Léonce, lui-même parvenu au pouvoir trois ans plus tôt au terme d'un soulèvement. Tibère finit par s'introduire dans la cité impériale et est couronné empereur à l'été 698.
L'essentiel de son règne n'est connu qu'au travers de la lutte contre les Omeyyades. Abandonnant l'exarchat de Carthage désormais conquis par les Arabes, il obtient quelques succès en Asie mineure mais ne parvient pas à stopper l'expansionnisme musulman, qui consolide son emprise sur l'Arménie. Le reste de l'action impériale de Tibère III est presque inconnu. Finalement, en 704-705, il est confronté à la tentative de retour sur le trône de Justinien II, exilé en Crimée par Léonce en 695. Malgré son alliance avec les Khazars, Tibère III ne peut l'éliminer et Justinien parvient à s'allier au khan des Bulgares Tervel, qui met son armée à sa disposition. Grâce à elle et à la ruse, Justinien II s'empare de Constantinople à l'été 705. Tibère III tente de s'enfuir mais est finalement capturé et exécuté quelques mois plus tard.
Sources et perspectives modernes
Comme pour plusieurs empereurs byzantins des années dites de Chaos (695-717), les sources écrites sont rares et parfois avares d'informations au sujet de Tibère III. Parmi les chroniques byzantines, les historiens se reposent surtout sur celle de Théophane le Confesseur, qui aborde plus particulièrement la révolte et la chute de Tibère et s'appuie peut-être sur des écrits qui ont désormais disparu. Celle de Nicéphore de Constantinople, dont le contenu est assez proche, est surtout plus brève. Quelques sources extérieures de l'Empire peuvent enrichir la perspective, en particulier le Liber Pontificalis ou l’Histoire des Lombards de Paul Diacre, qui permettent d'appréhender la situation en Italie. Des sources musulmanes peuvent aussi être convoquées pour éclairer sur les relations byzantino-arabes et le rythme des campagnes militaires en Anatolie, en particulier le récit d'Al-Tabari. Plus tardive, la chronique de Michel le Syrien apporte des compléments d'informations, de même que celle de Jean Zonaras.
Les historiens modernes s'attardent peu sur le règne de Tibère III. Georg Ostrogorsky se contente ainsi de souligner qu'il ne fait aucune tentative pour reprendre la province perdue d'Afrique, ouvrant la voie à la conquête musulmane de l'Espagne. Plus largement, le règne de Tibère s'insère dans des années profondément troublées qui conduisent l'Empire à un état de grande fragilité du fait d'une multitude de coups d'État. Michel Kaplan note que cette période où six empereurs se succèdent en vingt-deux ans ressemble à une lente agonie, tandis qu'Anthony Bryer et Judith Herrin soulignent que les empereurs de cette période peinent à imprimer leur marque sur l'histoire. Des historiens comme John Haldon relèvent malgré tout la relative efficacité de certaines des mesures de Tibère, en particulier dans la lutte contre les Omeyyades, sans résultats durables pour autant. De même, dans sa biographie de Justinien II, Peter Crawford s'attarde quelque peu sur Tibère III, tentant de combattre l'impression d'inactivité qui émane de sources lapidaires et souligne les tentatives de l'empereur de remédier à certains maux de l'Empire ou à l'adapter aux nouvelles réalités. Quant à Walter Emil Kaegi, il s'efforce de relativiser la responsabilité de Tibère III dans la perte de l'Afrique, rappelant que celle-ci est déjà conquise à son arrivée sur le trône. Enfin, Constance Head se demande ce qu'aurait pu être la postérité de Tibère III s'il avait eu l'occasion de régner plus longtemps, mettant en valeur ce qu'elle estime être des qualités de gouvernant indéniables.
La période de sa vie précédant l’avènement de l’usurpateur Léonce (r. 695–698) est presque totalement inconnue. Les historiens se disputent d'ailleurs sur ses origines. Il est couramment noté, depuis John Bagnell Bury, que son patronyme, « Apsimar », est d'origine germanique mais Anthony Bryer et Judith Herrin plaident pour une origine slave, alors que Leslie Brubaker et John Haldon penchent plutôt pour une origine turque. Ces derniers estiment d'ailleurs que la préférence pour une origine germanique sous-tend souvent l'hypothèse que Tibère serait lié aux unités militaires des Optimates ou de l'Opsikion, alors composés pour partie de Germains, notamment des Goths. De son caractère, rien n'est connu.
Au moment de son accession au trône, il occupe la fonction de drongaire (commandant d’environ 1 000 hommes) dans le corps naval des Cibyrrhéotes, tout juste créé. Plus précisément, il semble commander un contingent de Korykos. Il est d'ailleurs le seul empereur byzantin avec Romain Ier Lécapène (r. 920–944) à être issu de la marine. Selon le byzantiniste Walter Kaegi, Apsimar aurait remporté diverses victoires sur les Slaves dans les Balkans au début de sa carrière, ce qui lui aurait valu une certaine notoriété.
Dans les années 680, le Califat omeyyade, principal rival de l’Empire byzantin, entre dans une période de guerre civile connue sous le nom de Deuxième Fitna (685-868). Justinien II (r. 685–695) devait profiter de l’instabilité ainsi engendrée pour attaquer son rival affaibli et en 686 il envoie le stratège du thème des Anatoliques, Léonce (le futur empereur), restaurer la tutelle byzantine sur l'Arménie byzantine et l'Ibérie, zone disputée alors entre les Arabes et les Khazars, après quoi il se dirige vers l’Albanie du Caucase. Le succès de ces campagnes devait forcer le calife Abd Al-Malik à solliciter la paix, acceptant de partager avec les Byzantins les taxes levées sur les territoires omeyyades d’Arménie, d’Ibérie et de Chypre ainsi que de renouveler un traité signé sous Constantin IV (r. 668–685) qui prévoyait un tribut hebdomadaire de mille pièces d’or, d’un cheval et d’un esclave.
Persuadé que le califat est encore en état d’infériorité, Justinien devait l’envahir à nouveau en 692, mais il est défait à la bataille de Sébastopolis lorsqu’un grand nombre de Slaves font défection et se rangent du côté des Omeyyades. Il n'est d'ailleurs pas exclu que Léonce ait participé à la campagne car il est ensuite emprisonné, peut-être rendu responsable. Surtout, cette défaite marque le retour en force des Omeyyades. Ils reprennent également leurs raids en Afrique du Nord en vue de s’emparer de Carthage, capitale de l’exarchat du même nom. Face à ces difficultés, en 695, Justinien rappelle Léonce. Le jour même de sa libération, Léonce s'empare du pouvoir : après avoir été amené à l’Hippodrome pour y avoir le nez coupé, Justinien est exilé à Cherson, enclave byzantine de Crimée.
La révolte et la prise du pouvoir
En 696, les Omeyyades reprennent leurs attaques contre l’exarchat de Carthage qu’ils réussissent à capturer l’année suivante. L’empereur Léonce dépêche alors Jean le Patricien pour reprendre la ville. Il est placé à la tête d'un corps expéditionnaire comprenant la flotte centrale, les Karabisianoi, appuyée notamment par le contingent régional des Cibyrrhéotes, nouvellement formé. C'est au sein de celui-ci que Tibère participe à cette campagne. En dépit d'un succès initial obtenu par la surprise, vraisemblablement à l'automne 697, les Arabes reprennent bien vite la ville grâce à des renforts arrivés entretemps, ce qui force Jean le Patricien à se réfugier en Crète, peut-être pour y regrouper ses forces ou attendre des renforts. Craignant la vengeance de l’empereur ou honteux à l'idée de revenir vaincus, un groupe d’officiers s’empare de leur commandant, le tue et proclame alors Apsimar comme nouvel empereur, lequel prend comme nom de règne « Tibère », à la sonorité plus impériale. Au-delà de ce contexte de difficultés aigües pour l'Empire, la prétention impériale de Tibère met en exergue les mutations de la marine byzantine. Avec les défaites face aux Arabes, celle-ci a été profondément réformée. Le corps des Cibyrrhéotes dont Tibère est un officier, apparaît d'ailleurs à l'occasion de son soulèvement. Il a donc été tout récemment créé, soit par Justinien, soit par Léonce, dans la lignée de la création elle-même relativement récente du corps centralisé des Karabisianoi, auquel sont subordonnés les Cibyrrhéotes. Surtout, Tibère peut profiter du rassemblement d'une force armée certainement importante, composée autant de soldats que de marins, précieux pour prétendre s'emparer de Constantinople, située sur une presqu'île. Un historien comme Walter E. Kaegi a mis en évidence l'importance du contrôle d'une flotte pour prétendre s'imposer par la force et la récurrence de séditions de tout ou partie de la marine byzantine dans le contexte troublé des Années de chaos, au-delà même du rôle souvent attribué aux contingents terrestres asiatiques, qui ne peuvent à eux seuls espérer emporter la décision.