Thierry Maulnier, pseudonyme de Jacques Talagrand, né le 1er octobre 1909 à Alès et mort le 9 janvier 1988 à Marnes-la-Coquette, est un écrivain français, philosophe et éditorialiste engagé, passé de L'Action française au Figaro.
Essayiste de droite « ultra » (moins extrême qu'un Lucien Rebatet, fasciste et pro-nazi) fustigeant le matérialisme des régimes marxistes comme des sociétés capitalistes, il a incarné durant les années 1930 un courant des « non conformistes », parallèle à la Jeune Droite mais affranchi des instances catholiques. Durant l'Occupation, tout en voulant par nationalisme éviter la collaboration, il a œuvré à la révolution nationale.
Critique attaché au langage classique et opposé au théâtre engagé comme à la littérature existentialiste, c'est aussi un auteur dramatique à la prosodie austère. Proche des Hussards, sans succès populaire, il est élu en 1964 à l'Académie française.
Jacques Talagrand est le fils d'une sévrienne, Virginie Gibrac, et d'un normalien, Joseph Talagrand, cévenol qui a été le condisciple de Charles Péguy et de Louis Gillet mais est athée et voltairien. Il grandit avec son frère Marc, aîné d'un an et demi, qui deviendra procureur, à Alès, où son père, professeur de lycée, assure lui-même l'éducation à domicile de ses fils, tout en les admettant occasionnellement dans sa classe. C'est de leur grand-père maternel, Camille Gibrac, correspondant de La Dépêche algérienne et directeur de l'agence Afrique d'Havas, qui a épousé une descendante des fondateurs de la colonie de Jadotville, que les frères héritent un esprit patriotique.
Leurs parents divorcent en 1919, après douze ans de mariage. Ils intègrent une classe de rhétorique à Nice, où leur père est affecté et où un lycée a porté le nom de Maulnier. Les relations familiales deviennent exécrables mais Jacques Talagrand obtient le second prix au concours général d'histoire.
Brillant élève quoique dandy désinvolte, il a trois ans d'avance et a déjà à son actif plusieurs poèmes, une pièce de théâtre et un journal intime intitulé Mémoires. Il est admis avec son frère en classe de philosophie au lycée Louis le Grand, à Paris à la rentrée 1924. Les grands-parents maternels, habitants de Garches, assurent le logement. Gymnaste, il pratique aussi la course de fond et restera sportif.
Étudiant maurrassien (1925-1930)
Jacques Talagrand poursuit à Louis le Grand en hypokhâgne et khâgne, qu'il doit redoubler pour entrer à l'École normale supérieure.
Il a pour amie une étudiante en anglais de deux ans plus âgée, Anne Desclos, étudiante à la Sorbonne qui n'hésite pas pour s'amuser à déambuler dans le quartier des Halles déguisée en prostituée. Il a pour camarades Robert Brasillach, José Lupin, Maurice Bardèche, Georges Pelorson, Lucien Paye, Jean Beaufret et Roger Vailland, tous hostiles aux étudiants de la LAURS. Avec eux ou quelques autres, il écrit des pastiches et un canular de roman fantastique intitulé Fulgur, qui met en scène un Fantômas féminin évoluant entre des vierges éventrées jusqu'au triomphe de la flotte afghane sur l'Empire britannique et qui trouve toutefois à être publié en feuilleton dans un journal de province mineur. Les potaches ont l'habitude d'aller admirer ensemble Gaston Baty au Studio des Champs-Élysées, Louis Jouvet au théâtre de l’Athénée, Charles Dullin au théâtre de l'Atelier, Georges Pitoëff au théâtre des Mathurins. Hormis José Lupin, recalé, ils entrent ensemble à l'École normale supérieure en 1928. Ils appartiennent à la même promotion que Claude Jamet, Henri Queffélec, Jacques Soustelle, Maurice Merleau-Ponty, Robert Merle, Paul Gadenne, Julien Gracq et Simone Weil.
Jacques Talagrand admire le talent de Charles Maurras que son professeur de lettres en hypokhâgne, André Bellessort, chroniqueur littéraire au Temps et au Journal des débats, a fait découvrir à ses meilleurs élèves. C'est au Journal des débats, où Maurice Blanchot est chroniqueur politique, qu'il fait la connaissance de Maurras. Lors des conférences organisées au sein de la Sorbonne ou données par André Bellessort lui-même à l'Institut d'Action française, il côtoie le milieu de cette association royaliste. C'est un mouvement politique mais aussi une école idéologique traversée par la question de la tradition catholique quand triomphe une science positiviste. Ses membres ont été excommuniés et ses publications ont été mises à l'Index depuis décembre 1926 par une curie qui reste marquée par la crise moderniste. Désormais en rupture avec le néothomisme de Jacques Maritain, on y rejette, comme au Vatican, le darwinisme et on y professe le fixisme, ce qui vaut à Pierre Teilhard de Chardin tentant de réconcilier la Doctrine avec le rationalisme, une mise à l'écart en 1921. Talagrand/Maulnier fréquente le local parisien des étudiants d'Action française, au 33, rue Saint-André des arts, à partir de 1929-1930.
Robert Brasillach et Jacques Talagrand envoient des critiques littéraires à la Revue universelle, journal cofinancé par les éditions Plon et l'Action française dont le rédacteur en chef est Henri Massis. Au printemps 1930, ils se proposent pour remplacer avec Maurice Bardèche, José Lupin dans l'équipe de rédaction du journal que le mouvement édite à destination des étudiants, L'Étudiant français.
Sur l'invitation d'Henri Massis, Thierry Maulnier, pseudonyme qu'il adopte à cette occasion, rejoint aussitôt l'équipe de la maison-mère, si bien qu'il échoue l'année suivante à l'agrégation de lettres qui lui aurait ouvert une carrière de professeur dans l'enseignement du second degré. Sa nouvelle situation lui permet de louer à l'année une chambre à l'Hôtel du Cèdre, 1 rue Lacépède.
Un fascisme de mots (1931-1938)
Marxien de la Jeune droite (1931-1933)
Au quotidien L'Action française, Thierry Maulnier est soutenu par Pierre Drieu la Rochelle et Robert Brasillach, qui siègent au comité de rédaction, et passe rapidement de la chronique littéraire à la rubrique politique. Marxien qui adhère à l'analyse de Friedrich Engels de la plus value, il est conduit à la suite de La Tour du Pin par une réflexion originale, qui lui vaut le surnom de l'Anguille, à rechercher des arguments contre l'idéologie marxiste dans la remise en cause de ce qui dans le capitalisme même se prêterait à la déshumanisation puis la révolte du Lumpenprolétariat et à proposer un nouvel ordre social, qu'il qualifie d'humaniste, qui fasse de la liberté personnelle et du partage des biens spirituels, et non du travail ou de l'argent, sa condition centrale.
Cet engagement idéologique s'inscrit dans un groupe d'intellectuels que l'historiographie repèrera sous le nom qu'ils se sont donné de Non conformistes. Il se traduit dans les années 1930-1934 par sa collaboration à La Revue française et à l'éphémère Réaction pour l'ordre, auxquelles succède en avril 1933 La Revue du siècle, mais aussi aux Nouvelles littéraires, à Rempart et à 1933. Cette tentative de dépassement du communisme comme du libéralisme, qui est en premier lieu une contestation de l'ordre bourgeois, est résumé dans un premier livre, La crise est dans l'homme, qui est un recueil d'articles. L'ouvrage est édité par Antoine Redier, un ancien des Chemises bleues, qui avait été le premier mouvement fasciste français. Il y dénonce, à l'instar de Herbert Marcuse, le technicisme et le consumérisme du modèle inhumain qu'est la société américaine.
Avec Jean-Pierre Maxence, bientôt suivi par les représentants de la nouvelle génération tel Claude Roy, Thierry Maulnier incarne au sein de la Jeune droite une ligne dissidente, plus radicale, opposée à la compromission de la droite catholique, actée par les accords du Latran, avec le fascisme de Mussolini. Il juge celui-ci affadi par des préoccupations sociales et le qualifie de « collectivisme autoritaire » inadapté au salut d'une France où l'individu ne renoncerait pas « à se faire valoir comme être humain autonome ». Il restera cependant en deçà de l'outrance qui caractérise la ligne adoptée très tôt par Robert Brasillach. Son conservatisme libertaire, comme chez Jacques Chardonne, est celui d'un réactionnaire qui ambitionne la restauration par une révolution d'un ordre social traditionnel, corporatiste, qui n'asservirait pas l'individu, et sa morale, comme chez Friedrich Nietzsche, se veut aristocratique.