Théophile (en grec Θεόφιλος), né en 813 et mort le 20 janvier 842, est un empereur byzantin ayant régné du 2 octobre 829 au 20 janvier 842. Dernier défenseur de l'iconoclasme, son règne marque le prélude d'une période prospère pour l'Empire byzantin en dépit des menaces extérieures.
Il succède à son père, Michel II, à la mort de celui-ci en 829. Rapidement, il est confronté au regain des offensives arabes sur les différents fronts. En Occident, il n'est guère en mesure de préserver la Sicile dont l'invasion par les Arabo-Berbères se poursuit. Il préfère défendre la frontière orientale, souvent franchie par les armées abbassides qui pillent les provinces les plus exposées de l'Empire. Si la mort du calife Al Mamoun en 833 lui offre un répit, son successeur, Al-Mu'tasim, reprend vite les offensives. En 838, il pille Amorium, le lieu de naissance de la famille de Théophile, ce qui constitue une défaite de grande ampleur, même si les Arabes ne parviennent pas à conquérir de nouveaux territoires aux dépens de l'Empire byzantin. Sur les autres fronts, Théophile maintient la présence byzantine dans les Balkans et renforce son contrôle sur le pourtour sud de la Crimée, en entretenant de bonnes relations avec les Khazars.
Au sein de l'Empire byzantin, il maintient l'iconoclasme en vigueur depuis 815 et accroît même la répression contre les opposants, sans parvenir à faire émerger un réel soutien à cette doctrine dans la population et dans le clergé. En effet, ses déboires en matière de politique étrangère fragilisent l'iconoclasme dont la légitimité repose sur la promesse de victoires contre les ennemis de l'Empire. Son règne est aussi marqué par une renaissance progressive de l'activité culturelle et artistique. Intéressé par la culture arabo-musulmane, il est aussi passionné par l'art et l'architecture et impulse plusieurs constructions dans l'Empire et à Constantinople, attestant de la vigueur retrouvée de la civilisation byzantine, portée par une économie prospère.
Il meurt jeune, en 842, et laisse le pouvoir à son très jeune fils, Michel III, et c'est sa femme, l'impératrice Théodora, qui exerce la régence. Théophile a particulièrement intéressé les historiens modernes. En effet, au-delà de sa personnalité affirmée et de son style théâtral, son règne intervient à un moment charnière de l'histoire byzantine. Dernier représentant de l'iconoclasme, il incarne encore l'idée d'un Empire en péril, qui doit trouver son salut dans la recherche des faveurs divines et la prohibition d'une pratique idolâtre. Néanmoins, par ses ambitions diplomatiques et architecturales, son goût du faste et son attrait pour la culture au sens large, il préfigure aussi l'ère d'expansion que va connaître l'Empire, alors à l'orée de la renaissance macédonienne.
Tout comme l'ensemble des empereurs iconoclastes, l'analyse du règne de Théophile est rendue compliquée par l'absence de sources issues d'auteurs iconoclastes. Les chroniques et écrits qui ont subsisté sont, dans l'immense majorité des cas, le fait de chroniqueurs iconodules, ce qui introduit un biais dans leurs analyses. En outre, pour la première moitié du IXe siècle, les textes ont souvent été composés ultérieurement, parfois sous l'influence des empereurs de la dynastie macédonienne, qui est arrivée au pouvoir aux dépens de la dynastie amorienne à laquelle appartient Théophile. Ils ont donc tendance à minimiser leurs accomplissements. Le récit le plus contemporain est celui de Georges le Moine qui date du règne de Michel III. Les principales autres chroniques sont celles de Théophane continué, dont l'auteur est anonyme mais qui date de Constantin VII, de Syméon Métaphraste ou encore de Jean Skylitzès.
Des auteurs plus tardifs encore et parfois extérieurs à l'Empire comme Michel le Syrien ou Bar Hebraeus apportent des éclairages utiles et généralement un point de vue différent sur les événements. Des récits arabes permettent aussi d'enrichir la perspective sur ces événements, comme les Chroniques de Tabari ou les écrits d'Al-Yaqubi. Enfin, les sources religieuses sont aussi utilisées pour mieux comprendre la controverse iconoclaste, à l'image de la Lettre à Théophile des trois patriarches orientaux.
Quand Théophile arrive au pouvoir, l'Empire connaît le deuxième épisode iconoclaste de son histoire. Débuté en 815 quand Léon V l'Arménien bannit le culte des images, il prend la suite du premier iconoclasme instauré par Léon III en 727. Plus modéré que le premier, il incarne les incertitudes d'un Empire assailli sur ses différentes frontières et qui voit, dans le culte des images, une idolâtrie à condamner pour retrouver les faveurs divines et donc les succès militaires. Pour autant, l'iconoclasme peine à susciter une adhésion de masse, notamment parmi un clergé rétif face aux incursions du pouvoir temporel de l'Empereur dans les affaires spirituelles.
Dans la première moitié du IXe siècle, l'Empire byzantin reste fragile. Bouleversé par les invasions arabes et les incursions slaves et bulgares dans les Balkans, il s'est un peu rétabli sous les Isauriens qui règnent une bonne partie du VIIIe siècle. Depuis la mort de Constantin V en 780, l'instabilité interne règne, les empereurs se succèdent, les complots sont fréquents et les fins de règne sont généralement brutales. Les ennemis de l'Empire en profitent pour assaillir ses frontières. Le califat abbasside lance régulièrement des raids destructeurs en Asie Mineure, les Bulgares ont affirmé leur indépendance et consolidé leur Empire, l'Empire carolingien est devenu le véritable prétendant au titre impérial dans l'Europe occidentale et concurrence les Byzantins en Italie. Enfin, des Arabes se sont lancés à l'assaut de la Crète et de la Sicile sous le règne de Michel II, le père de Théophile. Malgré tout, la situation de l'Empire n'est pas si mauvaise. À l'exception des territoires périphériques, les frontières tiennent. À l'intérieur, la démographie semble repartir à la hausse, les structures internes de l'Empire se renforcent et l'économie s'améliore. En réalité, l'Empire est sur le point de connaître une renaissance de grande ampleur quelques années plus tard, sous les Macédoniens. Le règne de Théophile se place donc à une période charnière.
Jeunesse et arrivée au pouvoir
Théophile est le fils de Michel II, le fondateur de la dynastie amorienne, et de sa première femme, Thekla. Son père l'associe au pouvoir dès le 12 mai 821, alors qu'il n'a que huit ans. Il reçoit une excellente éducation, en particulier de la part de Jean VII le Grammairien, un ardent iconoclaste. Cette influence se retrouve dès l'accession au trône de Théophile en 829 car il se révèle l'un des plus ardents empereurs iconoclastes. Contrairement à son père, il a la réputation d'être un homme cultivé et amateur d'art. Il est, semble-t-il, soucieux d'être un empereur juste. Dès son arrivée au pouvoir, il fait condamner les assassins présumés de Léon V l'Arménien, alors même que ce régicide a permis l'ascension au trône de son père. En agissant ainsi, il cherche peut-être aussi à se dissocier de cet acte violent qui marque l'arrivée au pouvoir de sa dynastie. Pour Louis Bréhier, c'est surtout une façon d'incarner l'inviolabilité de la personne du souverain. En condamnant l'atteinte physique à l'empereur, il affirme sa propre légitimité.
D'autres anecdotes témoignent de son sens de la justice. Un incident frappe ainsi fortement ses contemporains : un navire ayant apporté des marchandises de Syrie dans le port de son palais, Théophile fait demander à qui est destiné le chargement. Le capitaine répond qu'il est pour l'impératrice. Théophile fait alors brûler le navire et conseille à sa femme de faire ses achats au marché de Constantinople pour ne pas priver l'État des taxes qui y sont prélevées. De même, il a la réputation d'écouter les doléances des plus fragiles quand il circule une fois par semaine dans les rues de la capitale et de faire punir ceux qui ont pu leur porter préjudice, y compris s'ils appartiennent aux couches aisées de la population. Cette image d'un empereur juste, qu'il a soigneusement cultivée, lui survit largement puisque dans un récit byzantin du XIIe siècle, le Timarion, il est l'un des juges des Enfers avec notamment Minos et Rhadamanthe. Warren Treadgold le décrit comme intelligent, un peu trop sûr de lui et déterminé à avoir un règne glorieux. Il a aussi reçu une éducation militaire et il n'hésite pas à prendre la tête de ses troupes. Enfin, sa vie personnelle semble peu sujette aux scandales et seule une relation extra-conjugale, avec une domestique de sa femme, est rapportée par des chroniqueurs hostiles et souvent prompts à dénier toute moralité aux empereurs iconoclastes.