Solange Chalvin (née Solange Barbeau) est une journaliste et haute fonctionnaire québécoise née à Montréal le 20 mars 1932 et morte dans la même ville le 20 octobre 2024.
Elle s'est fait connaître du grand public par son ouvrage Comment on abrutit nos enfants, coécrit avec son mari Michel Chalvin en 1962. Collaboratrice au Devoir, elle a été la journaliste attitrée à la page féminine de ce quotidien de 1963 à 1975. Dans la fonction publique, elle a occupé plusieurs postes de direction. Elle a notamment été à l'Office québécois de la langue française, où elle s'est consacrée à la francisation des entreprises et de l'administration publique, ainsi qu'à l'amélioration de la qualité de la langue française au Québec.
Au fil de sa carrière, Solange Chalvin s'est vu décerner plusieurs prix, dont le Prix Georges-Émile-Lapalme en 2020, pour sa contribution à la qualité et au rayonnement du français au Québec.
Solange Chalvin est l'aînée de trois enfants nés de Sylvio Barbeau et de Laurette Lemieux. Son frère Gérard Barbeau, surnommé « La Voix d'or du Québec », s'est fait connaître par ses talents de chanteur durant sa jeunesse, de 1949 à 1952.
Elle passe son enfance à Verdun. Après avoir complété ses études jusqu'à la douzième année dans une école publique dirigée par les sœurs de la congrégation de Notre-Dame de Montréal et suivi « un vague cours de secrétariat », elle se met à la recherche d'un premier emploi. Passionnée par les lettres et les idées, elle se fait encourager par son père d'offrir ses services au journal Le Devoir, dont il était un fidèle lecteur.
En 1951, suivant les conseils de son père, Solange Chalvin obtient un rendez-vous avec le rédacteur en chef du Devoir, André Laurendeau. Elle se découvre de nombreux atomes crochus avec lui, notamment en matière de théâtre, de poésie et de musique. Laurendeau la met à l'épreuve en lui confiant la retranscription à la machine de son éditorial du lendemain. Reconnu pour sa main d'écriture particulièrement difficile à lire, Chalvin réussit néanmoins à retranscrire rapidement le texte.
Toutefois, pour devenir journaliste à cette époque, Laurendeau exigeait également qu'un collaborateur puisse se débrouiller en anglais. Cette compétence exigée par un intellectuel connu pour son amour de la langue française et sa sensibilité nationaliste étonnait beaucoup Solange Chalvin; d'autant plus qu'à cette époque, elle ne maîtrisait pas cette langue. Pour pallier ce manque, Laurendeau lui propose néanmoins de l'engager comme sa secrétaire au Devoir, si elle acceptait de suivre en même temps des cours d'anglais et d'économie politique à l'Université McGill. Solange Chalvin accepte l'offre, pouvant compléter en même temps sa formation intellectuelle et apprendre son métier de journaliste en douceur, en remplaçant des confrères à la salle de rédaction. En 1953, elle décroche son diplôme de McGill.
Rapidement, André Laurendeau devient son mentor. Son souci du détail et de l'authenticité l'inspire tout autant que son approche humaniste : « Non seulement m'a-t-il appris les règles de base de l’écriture journalistique, reprenant mes premiers textes et m’indiquant la façon de capter l’attention du lecteur, mais il m’a appris la rigueur dans la recherche de l’information, la vérification des sources et les rudiments de l’enquête ». Solange Chalvin travaille ainsi au Devoir jusqu'à la naissance de son premier enfant en 1955.
Comment on abrutit nos enfants
À la fin des années 1950, les structures traditionnelles de la société québécoise sont de plus en plus contestées. Malgré la prospérité sans précédent que connaissait le Québec depuis la fin de la guerre, de nombreux déséquilibres et inégalités subsistent dans plusieurs domaines. L'éducation n'y échappe pas. Ainsi, la prolifération des écoles et le maintien de l'autorité du clergé dans l'instruction publique (par l'entremise du Conseil d'instruction publique, chapeauté par les évêques catholiques et protestants) ne suffisent pas à améliorer le taux de scolarisation des Québécois francophones. Ces derniers ont alors un niveau d'instruction inférieur à la moyenne des Anglo-Québécois, y compris quand ils sont bilingues. Cet état de fait sera dénoncé dans un essai virulent, Les Insolences du Frère Untel, publié à l'automne 1960. Ce livre s'inscrivait dans un débat plus large, sur l'urgence de réformer le système d'éducation au Québec.
C'est dans ce contexte que le gouvernement dirigé par Jean Lesage décide de mettre sur pied la commission Parent, chargée d'enquêter sur les problèmes du système d'éducation québécois et de proposer des recommandations. Dans le cadre des travaux de commission, un groupe de femmes universitaires de Québec avait présenté un mémoire dans lequel elles critiquaient vivement le contenu des manuels scolaires employés dans les écoles du Québec. Elles s'en prenaient particulièrement au ton infantilisant, aux préjugés sociaux ou ethniques colportés, ainsi qu'aux nombreux anglicismes et aux fautes de syntaxe ou de grammaire de ces manuels.
Inspirée par ce mémoire, Solange Chalvin, alors une jeune mère de famille, s'est mise à s'intéresser au contenu de ces manuels scolaires. Avec son époux Michel Chalvin, elle décide de produire un ouvrage sur le sujet : Comment on abrutit nos enfants : la bêtise en 23 manuels scolaires. Paru en 1962, ce livre choc démontre comment ces manuels présentent de manière douteuse les matières scolaires aux enfants, notamment en utilisant des références bibliques pour enseigner, par exemple, les bases de l'arithmétique et de la grammaire française.
Cet ouvrage a une influence majeure sur les travaux de la commission Parent et sur les réformes du système scolaire québécois. Le journaliste et éditeur de renom Jean Paré écrit que l'ouvrage du couple Chalvin « est un livre-phare de la Révolution tranquille au même titre que Les Insolences du Frère Untel ». Une autre journaliste réputée, Solange Chaput-Rolland, écrit de son côté :
« À l’heure où la France se tord de rire en lisant La Foire aux cancres, volume groupant les invraisemblables devoirs des cancres écoliers, nous devrions pleurer devant les cancres-professeurs qui, oui, le mot n’est pas trop fort, abrutissent nos enfants avec des textes lamentablement idiots. Le témoignage des Chalvin est accablant. […]
Je tiens ce petit volume, ajoute-t-elle, pour l’un des plus importants parus chez nous, car il est sans réplique.
Comment on abrutit nos enfants est un sottisier digne des plus grands humoristes. Le malheur pour nous, c’est qu’il soit vrai, authentique, et que les effroyables fautes de goût dont il cite des exemples soient des bibles pour nos enfants. »
Dans le magazine Châtelaine de 1963, Michèle A. Mailhot, écrit : « Vous vous souvenez du remous qu’avait causé le livre de Solange et Michel Chalvin dans notre mare aux illusions ? Il faut relire Comment on abrutit nos enfants (Éditions du Jour), et comprendre que l’éducation est toujours un sujet d’actualité et qu’il reste l’affaire de chacun. Feuilletez les manuels scolaires de vos enfants. Avec le livre des Chalvin comme guide, vous vous indignerez à votre tour des découvertes que vous ferez. Si chaque parent réagissait, de tels abus n’existeraient pas ». Simone Monet-Chartrand parle également en termes très positifs de ce « livre-pamphlet » signé par deux époux qui, réagissant à la fois comme parents et comme citoyens, souhaitaient mettre fin à cette situation. Le sociologue Guy Rocher abonde dans le même sens, dans la biographie que lui consacre Pierre Duchesne en 2019.
Comment on abrutit nos enfants sera cité dans plusieurs ouvrages sur l'éducation, l'enseignement et la Révolution tranquille.