Simon-Nicolas-Henri Linguet, né le 14 juillet 1736 à Reims et guillotiné le 27 juin 1794 à Paris, est un homme de lettres, journaliste européen, théoricien de la politique, sociologue, historien, économiste, dramaturge français.
Propriétaire terrien, avocat radié du barreau et consultant indépendant auprès des gouvernements européens, cet opposant aux philosophes, aux jansénistes, et surtout au libéralisme économique, dont il a dénoncé avec virulence les conséquences pour les classes laborieuses, il a constamment fait valoir son indépendance intellectuelle dans une société où, à ses yeux, triomphaient les coteries et les réseaux. Dans sa carrière tumultueuse, ce « pourfendeur né de la pensée unique de son temps » a très souvent manié la provocation, l'ironie, l'impertinence et y a gagné de nombreux adversaires et une légende noire.
Il est l'un des fils de Jean Linguet, d’origine ardennaise, « maître es arts » et universitaire de talent, professeur et sous-principal du collège de Navarre en 1731. Les sympathies jansénistes de Jean Linguet le contraignent à l'exil par lettre de cachet. Devant tenir à vingt lieues de la capitale, il achète la charge de greffier de l'élection à Reims, où il est contraint de demeurer, en raison de ses sympathies envers les convulsionnaires. Il épouse, en 1734, Marie Louis, fille du procureur du présidial de Reims et descendante de Nicolas Bergier. Le revers de fortune de son père, victime d'un « despotisme exileur (sic) » devait marquer le jeune homme et lui laisser un pesant héritage. Affaibli, son père décède d'une attaque en 1747.
Études et formation intellectuelle
Élève brillant, Linguet entreprend ses études à Paris au collège de Beauvais. Prodige en thème et en version, en latin comme en grec, ses connaissances en mathématiques lui ouvrent les portes de l'école préparatoire des Ponts-et-Chaussés. Mais il abandonne brusquement sa formation et s'engage comme coursier du duc de Deux-Ponts. Il voyage en Pologne mais doit rentrer en France pour une accusation de cheval volé. De retour à Paris, il embrasse la carrière des lettres avec le poète Dorat avec lequel il se brouille pour une affaire de 100 ou 200 louis qu'il lui aurait dérobés. Il livre quelques recueil de vers publiés par Fréron, une comédie et un ouvrage historique, Le Siècle d'Alexandre. Il ne parvient pas à entrer à l'Académie française et devient, avec Fréron, l'adversaire des philosophes. Linguet quitte à nouveau Paris et se décide à rejoindre le prince de Beauvau, qui commande les troupes en Espagne, en tant qu'« aide de camp du génie ». Il y apprend l'espagnol, s'enthousiasme pour le théâtre espagnol et traduit Calderón et Lope de Vega. Il quitte le prince de Beauvau dès 1763, lorsque le contingent espagnol est rappelé pour instaurer la paix. Un temps à Lyon, Linguet rêve de devenir industriel et de monter une grande usine pour exploiter son invention de savon à froid. Mais il renonce à cette idée et passe aux Pays-Bas. Voyageant « en philosophe, à la manière de Thalès ou de Platon », il s'installe ensuite quelque temps à Abbeville où il tente de renouer avec la carrière des lettres. Donnant des cours de mathématiques, précepteur des enfants de M. Douville de Maillefeu, il profite de son séjour pour rédiger un traité de navigation sur la Somme et un traité sur la Nécessité d'une réforme dans l'administration de la justice (1764). La même année, il se prend au jeu de la littérature judiciaire et rédige un essai sur la Dime royale dans lequel il condamne notamment la corvée. A la fin de l'année 1764, il envisage d'embrasser la carrière d'avocat.
Tout au long de ses dix années de carrière d'avocat et au-delà, notamment dans ses mémoires judiciaires largement publiés, Linguet développe une approche qui lui permet de lier le droit de propriété de ses clients aux principes des droits civils, qu'il développe dans une conception globale de la propriété. Il s'illustre dans la défense du chevalier de La Barre et de ses coaccusés en 1766. Les clients affluent et Linguet fait appel à des secrétaires dont François de Neufchâteau. En 1770, le duc d'Aiguillon fait appel à ses services lors de son procès contre le Parlement de Bretagne qui l'accuse d'abus de pouvoir. Linguet saisit l'occasion pour présenter une argumentation énergique en faveur du programme royal visant à centraliser et rationaliser l'administration, qu'il considère comme un élément crucial du processus de modernisation politique du royaume. L'ouvrage qui défend le sentiment national face à une loyauté régionale, est condamné à être lacéré et brûlé en place publique par le Parlement de Bretagne.
Le procès du comte de Morangiès contre les Verron en 1772 est l'un de ceux qui ont fait couler beaucoup d'encre. Pendant cette affaire, qui dure près de deux ans, Voltaire est à ses côtés pour défendre l'aristocrate prévenu d'escroquerie. Lors du procès en appel, son client remporte une victoire définitive, ce dont Voltaire le félicite chaleureusement. Il défend des causes célèbres, celle du marquis Louis de Gouy d'Arsy en 1771, de Cassier de Bellegarde et de Jean Joseph Carrier de Montieu en 1773 et de la comtesse de Béthune en 1774.
Lors de la dissolution du parlement de Maupeou en 1774, Linguet se trouve dans le camp des perdants. Il est la cible d'amères attaques professionnelles, politiques et personnelles, notamment de la part de son confrère Jean-Baptiste Gerbier. Sa dernière affaire lui vaut d'être rayé du barreau par un arrêt du 11 février 1774 après dix ans d'exercice dans le droit, en raison de son attitude déloyale, ses provocations incessantes et de son mépris à l'égard de ses collègues.
« Fougueux, caustique, sarcastique, il se fit partout des ennemis, accusant les uns et les autres à tort et à travers. Il prétendait que le bâtonnier des avocats déclamait contre le droit romain. Ses ennemis lui rendirent la pareille et l'on rapporta à son sujet la spirituelle charade :
Quelques mois après sa radiation du barreau, Linguet débute, à 38 ans, une carrière de journaliste. Il est tout d'abord le rédacteur de la feuille hebdomadaire d'un éditeur entreprenant, Charles-Joseph Panckoucke, la Gazette de littérature, des sciences et des arts. A la fin de l'année 1774, il obtient un privilège pour la publication d'un Journal de politique qu'il fusionne avec la Gazette pour donner naissance au Journal de politique et de littérature. On y trouve les actualités des cours étrangères, les parutions littéraires et scientifiques. Linguet y rédige surtout de véritables pamphlets contre les physiocrates, y dénonce le sectarisme borné de l'Académie et la démagogie intéressée des philosophes. Ce journal reprend également des événements comme les funérailles de Ruis-Embito. Quelques mois plus tard, Linguet doit quitter son poste, du fait de ses attaques virulentes envers les membres de l'Académie française et sous la pression ministérielle de Vergennes et de Miromesnil. Il est remplacé par l'un de ses principaux ennemis, l'académicien Jean-François de La Harpe.
Après s'être aliéné le pouvoir et les institutions littéraires, il s'exile volontairement à Londres, d'où il lance, en mars 1777, les Annales civiles, politiques et littéraires. Il y poursuit sa croisade contre la « secte cabalante [sic] de l'Encyclopédisme » et l'Académie. Les Annales acquièrent le statut de journal politique pré-révolutionnaire le plus influent et l'entreprise éditoriale enrichit considérablement le journaliste le plus lu en Europe. Les annonces d'un conflit franco-anglais, le conduisent aux Pays-Bas autrichiens, à Bruxelles, d'où il poursuit son aventure journalistique. Mais, attiré à Paris en septembre 1780, il est aussitôt incarcéré. Emprisonné à la Bastille de 1780 à 1782, il regagne l'Angleterre à sa libération. Il y renoue avec les Annales et publie une dénonciation de ses conditions d'incarcération, dans Mémoires sur la Bastille et sur la détention de M. Linguet, écrits par lui-même (Londres, Spilsbury, 1783) ouvrage qui fait sensation et ne devait pas être oublié en 1789.