La seconde guerre italo-éthiopienne ou campagne d'Abyssinie est un conflit opposant l'Italie fasciste de Benito Mussolini à l'empire d'Éthiopie de Haïlé Sélassié Ier du 3 octobre 1935 au 9 mai 1936. Elle constitue la seconde tentative de l'Italie de s'emparer du pays après la victoire éthiopienne d'Adoua de 1896 lors de la première tentative italienne, victoire non seulement militaire mais aussi politique et diplomatique puisqu'elle avait garanti à cet État africain son indépendance et sa reconnaissance internationale. L'Éthiopie et l'Italie appartiennent à la Société des Nations, qui, selon sa charte, a pour mission d'assurer la prévention des guerres au travers du principe de sécurité collective.
Le déclenchement de cette guerre entraîne ainsi le retrait de l'Italie de la Société des Nations et son rapprochement avec l'Allemagne nazie. Parallèlement, l'incapacité de la Société des Nations à empêcher l'invasion la discrédite sur le plan international, à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Malgré la supériorité technologique et logistique des Italiens et l'emploi massif d'armes chimiques, une résistance armée à l'occupation italienne, jamais totalement annihilée, persiste jusqu'au 5 mai 1941, date de la libération d'Addis-Abeba à l'issue de la campagne d'Afrique de l'Est, menée depuis le nord du pays par les forces britanniques et la 1re division française libre ainsi que par les forces belges au sud du pays.
Origines, contexte et déclenchement de la crise
Au cours des premières décennies du XXe siècle, l'Éthiopie et l'Italie connaissent d'importants bouleversements politiques et économiques, créant les conditions d'une montée des tensions entre les deux États, voisins depuis les conquêtes italiennes en Afrique de l'Est.
Depuis le milieu du XIXe siècle, l'Éthiopie est entrée dans une période de centralisation et de modernisation, accélérée à partir de la fin du règne de Menelik II (r. 1889-1913). Le décès de ce dernier est suivi par une crise politique et l'arrivée au pouvoir de son petit-fils, Ledj Iyasu, dans une atmosphère tendue. Conditions de succession critiquées, politique religieuse remise en cause et antagonisme envers les puissances coloniales voisines (Italie, France et Royaume-Uni) marquent ce court règne de trois années. Il s'achève à la suite d'un coup d'État soutenu par l'Église orthodoxe éthiopienne et une partie de la noblesse, le 27 septembre 1916 et qui porte Zewditou Ire à la tête de l'empire. La souveraine doit néanmoins composer avec Teferi Mekonnen, futur Haïlé Sélassié Ier. La cour éthiopienne des années 1920 devient alors le théâtre d'oppositions entre le parti dit conservateur, représenté par Zewditou, et celui des progressistes, mené par Teferi. Les deux personnalités parviennent malgré tout à cohabiter et diverses réformes, soutenues par les progressistes, sont adoptées : abolition de l'esclavage, modernisations socio-économiques et ouverture au monde extérieur symbolisée par l'adhésion du pays à la Société des Nations en 1923. Ce processus se poursuit après le 2 avril 1930, date de l'arrivée au pouvoir de Haïlé Sélassié Ier. Ces efforts de centralisation vont toutefois se heurter à la politique plus offensive des Italiens et notamment dans la région de l'Ogaden, province dans laquelle l'incident de Welwel a lieu en 1934.
En Italie, l'arrivée au pouvoir des fascistes en 1922 a relancé idéologiquement les aspirations coloniales de Rome. L'idée de la restauration de la gloire de l'Empire romain constitue une menace évidente pour l'Éthiopie, « symbole permanent et insultant de la frustration coloniale italienne ». Divers arguments sont avancés pour justifier les nécessités de coloniser une nouvelle terre, une opinion qui apparaît dès la fin du XIXe siècle. La rhétorique de Benito Mussolini s'articule autour du thème d'une « Italie prolétaire », « pauvre de capitaux » face aux « nations capitalistes ». L'Éthiopie offre aussi bien de vastes terres agricoles adaptées au « paysan italien » que des richesses naturelles, nécessaires à la politique d'industrialisation voulue par Mussolini.
Un autre argument de la propagande fasciste est celui des injustices que subirait l'Italie. Ainsi, lorsque les Alliés discutent au cours de la Première Guerre mondiale de la redistribution des colonies ennemies après le conflit, le gouvernement de Rome en profite pour rappeler ses aspirations dans la corne de l'Afrique. Toutefois, ses demandes ne peuvent être satisfaites. L'Italie demande la cession en sa faveur de la côte française des Somalis et du Somaliland britannique, une perte bien trop lourde pour les deux États européens.
Enfin, les difficultés politiques des fascistes sur la scène italienne auraient poussé, d'après Bahru Zewde, le Duce sur le terrain international, une sorte de « tactique de diversion ». Il explique que « la guerre devient impérative non seulement pour la relance de l'économie mais également comme un moyen de psychothérapie collective ». Un conflit est par conséquent l'occasion de « renforcer la fierté italienne » et démontrer que le fascisme peut permettre au pays de jouer un rôle dans le monde.
Face à une Éthiopie à peine relevée d'une phase de vive agitation politique et en pleine réforme centralisatrice, l'Italie prépare méthodiquement l'invasion d'un pays affaibli et mal équipé pour résister à une armée moderne.
Les tumultueuses relations italo-éthiopiennes
Adoua, origine première de la guerre
Les contacts poussés entre l'Italie et l'Éthiopie s'établissent au cours des deux dernières décennies du XIXe siècle. L'Italie s'installe à Metsewa en 1885, d'où elle lance son projet d'expansion coloniale dans la corne de l'Afrique. Plusieurs affrontements vont s'ensuivre au cours de la première guerre italo-éthiopienne qui s'achève par la victoire de l'empire éthiopien lors de la bataille d'Adoua le 1er mars 1896. Malgré leur défaite, les Italiens ont conservé la colonie d'Érythrée qu'ils ont établie en 1890.
L'origine la plus ancienne de la guerre semble bien être la bataille d'Adoua. C'est du moins le point de départ choisi par la littérature politique. Adoua est amplement « exploitée » par le pouvoir politique italien comme le lieu d'humiliation appelant à une « revanche » de la « civilisation » sur la « barbarie ». Cette remarque de Berhanou Abebe est appuyée par l'avis de Paul Henze qui estime que de nombreux Italiens « brûlaient de venger la défaite d'Adoua de 1896 », un élément parfaitement saisi par Mussolini et dont il se sert pour soulever la population italienne en faveur d'une conquête de l'Éthiopie.
Adoua n'a toutefois pas mis un terme aux contacts entre les deux États puisqu'une année après la bataille, les rapports diplomatiques sont rétablis. Rome ne pouvant ignorer ce voisin, elle coordonne d'abord sa politique vis-à-vis de l'empire africain avec la France et le Royaume-Uni. Ce rapprochement est marqué par l'accord tripartite de 1906, signé par les trois puissances européennes. Le texte leur reconnaît des intérêts spécifiques en Éthiopie. Seulement, les Italiens, à la différence des Britanniques et des Français, évitent de décrire avec précision les zones d'influence qu'ils revendiquent. L'Italie précise, vaguement, qu'elle désire sous son hégémonie l'hinterland érythréen et somalien, soit le nord et le sud-est de l'Éthiopie.
Une politique italienne plus offensive à l'égard de l'Éthiopie
Les ambitions impérialistes italiennes ne sont pas ouvertement dévoilées ; au contraire, il semble y avoir dans les années 1920 un rapprochement entre les deux pays.
Ainsi, en 1924, Teferi Mekonnen est accueilli en Italie par une foule enthousiaste clamant « Vive l'Éthiopie ! Vive Teferi ! ». Par ailleurs, les Italiens proposent la cession du port d'Asseb en échange de concessions économiques, un arrangement refusé par l'Éthiopie. Le 2 août 1928, les deux pays signent le Traité de Paix et d'amitié censé durer vingt ans. L'annexe, prévoyant la construction d'une route Asseb-Dessé, constitue l'un des principaux objets du traité.
Cet accord se révèle plutôt symbolique, aucun des deux pays n'ayant véritablement assuré la mise en œuvre des travaux. Le texte ne parvient pas à cacher la politique plus offensive menée par Rome. Elle se fonde sur deux axes : la politique de subversion, appelée « politique tigréenne », et la politique de persuasion, ou « politique Choane ». La première consiste à monter les populations du Tigré, du Godjam, du Bégemeder et du Wello contre le pouvoir central Choa. Elle est menée par Corrado Zoli, gouverneur d'Érythrée de 1928 à 1930. En même temps, à Addis-Abeba, la légation italienne dirigée par Giuliano Cora mène la politique de persuasion. Plusieurs consulats sont ouverts au début du XXe siècle, à Adoua, Gonder, Debre Marqos et Dessé. Les agents y travaillant récoltent de nombreuses informations politiques et militaires.