Sándor Márai (prononcé : /ˈʃaːndor ˈmaːrɒi/), né Sándor Grosschmid de Mára (márai Grosschmid Sándor Károly Henrik en hongrois) le 11 avril 1900 à Kassa, qui fait alors partie du Royaume de Hongrie dans l'Empire austro-hongrois (aujourd'hui Košice, en Slovaquie), et mort le 22 février 1989 à San Diego, aux États-Unis, est un écrivain et journaliste hongrois.
Milieu familial et années de formation
Sándor Márai naît dans une famille de la petite noblesse de Haute-Hongrie de quatre enfants dont il est l'aîné. Il est le fils du docteur Géza Grosschmid de Mára (1872-1934), notaire royal, président de la chambre des avocats de Kassa et ancien sénateur du Parti socialiste chrétien national hongrois. Sa mère est Margit Ratkovszky (1874-1964) et son frère est le réalisateur Géza Radványi. Son aïeul János Kristóf (1745-1798), haut fonctionnaire du Trésor né et installé dans le comitat de Máramaros en Hongrie de l'est, au nord de la région Transylvanie, y reçut de Léopold II la terre noble de Mára (1790).
Sándor Márai est attiré très tôt par l'écriture. Il publie en effet son premier recueil de poésies à l'âge de 18 ans et, tout en poursuivant des études d'art à l'université de Budapest, collabore régulièrement au quotidien Magyarország. Une contribution à un journal communiste lors de l'éphémère République des Conseils de Hongrie, régime dictatorial dirigé par Béla Kun (21 mars - 1er août 1919), incite ses parents à le presser de partir quelque temps à l'étranger, au renversement de ce régime par l'armée franco-roumaine du général Henri Berthelot. Ils craignent pour leur fils la « Terreur blanche », la répression organisée contre les communistes par les contre-révolutionnaires hongrois. Sándor Márai part donc pour l'Allemagne afin d'entamer des études de journalisme à l'Université de Leipzig et des études de philosophie aux Universités de Francfort et de Berlin, tout en écrivant des articles pour les journaux et les magazines. C'est à Berlin qu'il rencontre par hasard dans un café Ilona Matzner (Lola) qu'il avait connue à Kassa. Ils se marient quelques mois plus tard, en 1923. Le jeune couple s'installe d'abord à Paris, où Sándor Márai travaille comme correspondant du Frankfurter Zeitung, le journal de la bourgeoisie libérale allemande, dont il est devenu l'une des prestigieuses signatures. Il envisage pendant un temps d'écrire en allemand, mais il choisit finalement sa langue maternelle, le hongrois. Sándor Márai et sa jeune épouse décident de rentrer à Budapest, en 1928, où le régime très conservateur de l'amiral Miklós Horthy, élu le 1er mars 1920 « Régent du royaume », maintient la démocratie parlementaire bien que le type de scrutin hongrois empêche toute alternance politique véritable. Les propriétaires terriens, dans une économie où l'agriculture est prépondérante, et l'aristocratie qui domine l'armée et la classe politique sont les principaux soutiens du régime.
Un écrivain célèbre dans la Hongrie du régent Horthy
Journaliste, poète, auteur dramatique, traducteur littéraire, cet écrivain brillant connaîtra dès ses premiers romans le succès avec Le Premier Amour (1928), Les Révoltés (1930), Un chien de caractère (1932), L'Étrangère (1934) et surtout Les Confessions d'un bourgeois (1934), écrits dans un style clair et réaliste. Ses nombreux articles dans le journal Újság font de Sándor Márai le chroniqueur célèbre de la vie culturelle de son pays. Encensé et adulé, il fait paraître Divorce à Buda (1935) et L'Héritage d'Esther (1939) qui sont autant de chefs-d'œuvre. Il est l'un des premiers à découvrir Kafka qu'il traduit en hongrois. En 1939, Sándor Márai et son épouse perdent leur fils, Kristóf, quelques semaines seulement après sa naissance. Ils n'auront pas d'autre enfant, mais ils adoptent János. Sándor Márai se tient à l'écart des chapelles littéraires et observe avec inquiétude la montée des régimes totalitaires.
Le destin de Sándor Márai, comme celui de sa ville natale, est lié aux soubresauts de l'histoire de son pays. La Hongrie se trouve dans le camp des vaincus à la fin de la Première Guerre mondiale et le Traité de Trianon en 1920, qui lui a enlevé les deux tiers de son territoire et plus de la moitié de sa population, est ressenti comme une injustice par les Hongrois. Toute la politique de la Hongrie conduite par l'amiral Horthy sera dès lors centrée sur la récupération des territoires perdus. Le régime autoritaire et conservateur du régent Horthy s'allie à l'Italie de Mussolini par un traité d'amitié en 1927. Sándor Márai, antifasciste, juge sévèrement la trahison des idéaux de la démocratie par sa classe sociale, la bourgeoisie intellectuelle de son pays. Il assiste au glissement accéléré de la Hongrie vers le fascisme et, dès 1933 sous l'impulsion du Premier ministre Gyula Gömbös, à une alliance de plus en plus étroite avec l'Allemagne nazie et à un antisémitisme de plus en plus actif sous la pression de celle-ci. Entamant ce qu'il appelle son « émigration interne », il se consacre dès lors à son travail d'écrivain pendant cette période de l'entre-deux-guerres et toute la Seconde Guerre mondiale, puisque son pays ne sera envahi par l'Allemagne que le 19 mars 1944. Il fait paraître notamment deux superbes romans, La Conversation de Bolzano (1940) et, surtout, Les Braises (1942) qui devient un véritable bestseller.
Mais la guerre se rapproche. Devant l'avancée de l'Armée rouge, la Wehrmacht occupe la Hongrie, son alliée. Les Márai, en raison de l'origine juive d'Ilona, doivent se cacher à Leányfalu, un village situé à 25 km au nord de Budapest, pour échapper aux arrestations et aux déportations massives de la population juive hongroise organisées par les nazis, d'abord en province, puis à Budapest. Ils espèrent ensuite échapper aux exactions, viols et pillages de l'Armée rouge. C'est le sujet de son autobiographie intitulée Mémoires de Hongrie, parue en 1972, dans laquelle Sándor Márai, exilé, relate l'arrivée des soldats soviétiques et les premières années de l'installation du pouvoir communiste par la force.
L'arrivée des communistes au pouvoir
L'Armée rouge encercle Budapest le 29 décembre 1944 et le siège prend fin le 13 février 1945. Dans son roman Libération, Sándor Márai décrit ces minutes de terreur, ces heures d'attente et d'ennui. Son héroïne, biologiste, étudie les réactions humaines comme on le ferait en laboratoire. À travers elle, le grand romancier s'interroge sur le sens des mots liberté et racisme, prenant des exemples à portée de main : un homme condamné par le silence de ses voisins, l'arrivée d'un jeune Russe « libérateur ».
Sándor Márai a écrit ce texte atypique en trois mois, juste après la prise de Budapest par l'armée soviétique. Pourtant, il réussit à transformer le reportage instantané en une œuvre littéraire poignante et incisive. On sent chez cet écrivain trop longtemps oublié un profond scepticisme : une guerre, un génocide ne serviront jamais de leçon à l'histoire des hommes, semble-t-il nous dire – tandis que son héroïne découvre l'aube en tenant dans sa main un mouchoir trempé de sang. Le roman ne sera publié qu'en 2000 : Márai y raconte les derniers jours du siège de la capitale à travers l'analyse du comportement des habitants terrés dans les caves d'un immeuble pendant ces heures interminables d'attente de l'issue des combats. Écrit quelques mois après la libération de la ville, il transforme un épisode douloureux de la vie de la population en une œuvre littéraire. Budapest est en ruines et lui-même ne retrouve dans les décombres de sa maison qu'un chapeau haut-de-forme, une photo de Tolstoï et un seul livre d'une bibliothèque de 6 000 volumes. L'histoire de son pays bascule avec l'arrivée de l'Armée rouge et des nouvelles autorités.
Sándor Márai assiste avec tristesse à l'installation progressive et forcée du régime communiste dans son pays avec l'appui des troupes d'occupation. Ses valeurs, celles de sa classe sociale, la bourgeoisie, dans ce qu'elle avait de meilleur selon lui, sont peu à peu en totale opposition avec celles de son pays : la démocratie libérale garantissant les libertés fondamentales dont celles de s'exprimer et de créer librement. Un temps honoré par les nouvelles autorités de son pays, nommé secrétaire général de l'Union des écrivains en 1945, puis élu membre de l'Académie des sciences en 1947, il n'est plus que toléré dans la République de Hongrie. Désigné par la presse communiste comme étant un « auteur bourgeois », sévèrement critiqué par l'influent philosophe marxiste Georg Lukács, ancien membre du gouvernement de Béla Kun, son dernier livre mis au pilon, Sándor Márai prend la décision d'émigrer. Bien plus tard, dans Mémoires de Hongrie, il racontera ses années de disgrâce, avant son départ en exil, sous le nouveau régime dans lequel il est considéré comme un ennemi de classe. Dans ce récit des années 1944 à 1948, il montre l'asservissement de son pays, l'écrasement des libertés tant politiques, culturelles que spirituelles, la bassesse de ses élites, la terreur qu'inspire le pouvoir. En raison des pressions qui s'exercent sur lui, Sándor Márai est contraint de s'exiler en 1948. Comme le note son éditeur français Albin Michel : l'écrivain doit se résigner à l'évidence : l'humanisme est assassiné, on assiste au triomphe d'une nouvelle barbarie à laquelle, une fois de plus, le peuple se soumet. Isolé et impuissant, Márai décide de quitter son pays : « Pour la première fois de ma vie, j'éprouvai un terrible sentiment d'angoisse. Je venais de comprendre que j'étais libre. Je fus saisi de peur », écrit-il la nuit de son départ en 1948. Il sera totalement ignoré par les instances littéraires de son pays pendant toutes les années du communisme. Ses livres resteront interdits et ne seront pas édités jusqu'à la chute du régime.