Roland Michaud, né le 23 septembre 1930 à Clermont-Ferrand (France) et mort le 26 mai 2020 à Paris, et Sabrina Michaud, née le 2 juin 1938 à Rabat (Maroc), forment un couple de photographes voyageurs français spécialistes des civilisations de l’Islam, de l’Inde et de la Chine. Épris de découvertes et de rencontres, ils ont ensemble parcouru et photographié le monde pendant près de 60 ans.
À travers leurs reportages et leurs nombreuses publications, ils ont signé un témoignage ethnographique, poétique et documentaire unique, se distinguant notamment avec leurs « jeux de miroirs » : des mises en face à face de photographies archétypiques de la vie quotidienne contemporaine avec des figurations ancestrales, telles que des peintures, des sculptures, des bas-reliefs ou des miniatures, qui se font écho, se répondent à des siècles de distance dans une sorte de permanence. En 2009, ils reçoivent notamment le Prix des lecteurs du magazine ChinePlus (catégorie culture) pour leur livre La Chine dans un miroir.
Lauréats en 2015 du Prix International Planète Albert Kahn (catégorie Photographie) pour l’ensemble de leur œuvre, Roland et Sabrina Michaud sont membres des agences akg-images et Gamma-Rapho, de la Fondation Leica depuis 1986 ainsi que de la Société des gens de lettres. Tout au long de leur carrière, ils sont restés fidèles à la photographie argentique.
À vingt ans, Roland a la passion du voyage et, avec le vélo de randonnée que ses parents lui ont offert pour l’obtention de son baccalauréat, il entreprend un voyage solitaire de 85 jours en Europe du Nord qui le conduira jusqu’en Laponie. Il en rapporte ses premières photographies en noir et blanc réalisées avec un appareil Kodak de 1894 ayant appartenu à son grand-père. De cette première aventure, il ne reste qu'un petit livre vert dans lequel Roland annonce, en guise d'introduction, ce qui le guidera dans ses futurs voyages et rencontres : « Il ne faut voir chez les autres que ce qui est meilleur que chez soi... ce qui est inférieur là-bas ne m’intéresse pas. Ne vous attendez donc point à m'entendre dire : "c'était moins beau, moins bien ou moins bon". » Après un deuxième périple à bicyclette jusqu'en Finlande (1952) et un séjour d’études en Grande-Bretagne pour préparer une licence d'anglais (1954), Roland part l'année suivante en auto-stop au Moyen-Orient avec son frère cadet Jean-Claude ; où il prend ses premières photos couleurs. Les deux jeunes voyageurs décrivent leur aventure dans un récit resté inédit : École buissonnière en Perse. Et c'est déjà à Ispahan en Iran que l’idée des « jeux de miroirs » commença à germer dans l'esprit de Roland. Car, lors de sa visite du palais de Chehel Sotoun (qui signifie « quarante colonnes » en persan), il observa que si celui-ci n'en comptait réellement que la moitié, les vingt autres n'étaient pas pour autant manquantes puisqu'elles apparaissaient dans le bassin miroitant qui prolonge le bâtiment.
Au Maroc en 1956 pour son service militaire, Roland rencontre Sabrina qu'il épouse le 23 octobre 1958 à Rabat. Il se passionne alors pour la civilisation musulmane et travaille comme journaliste, traducteur et professeur de français. Dès 1959, le couple s’installe à Paris où Roland enseigne l’anglais au lycée Janson-de-Sailly. Pourtant, leur désir de voyager reste fort et en lisant Les Mille et Une Nuits (leur livre de chevet), ils rêvent d’une existence plus colorée et plus lumineuse : « Le vrai problème, c’est de donner un sens à sa vie, d’acquérir un art de vivre et de savoir que ce que l’on fait a un sens. Ça c’est très important et ce n’est pas du tout à la mode dans nos pays. On court, on court, on veut tout, on veut rien, on est dans la confusion, on ne veut pas parler des vrais problèmes. » Si bien qu'entre 1960 et 1962, au volant de leur 2CV Citroën « Zafric », le couple se lance dans une première expédition photographique en Afrique orientale, mais aussi au Yémen, sur la péninsule d'Arabie. Cette aventure de 17 mois, qu'ils baptiseront « Zig Zag », leur vaudra de remporter un prix au Challenge mondial de la couleur (Kodak/Air France - Jours de France) et le Prix Citroën pour la qualité de la documentation photographique rapportée. À partir de 1963, ils publient leurs premiers reportages dans la presse, notamment L’Éthiopie à la belle étoile dans le magazine Camping-Plein air.
Toujours bien décidé à vivre un métier de passion, le couple travaille et économise pour s’équiper du meilleur matériel photographique et d’une voiture qui puisse s’aventurer hors des sentiers battus, une mini-jeep autrichienne de marque Steyr-Push Haflinger surnommée « Zazie ». Un jour du printemps 1964, Roland et Sabrina donnent alors le coup d’envoi de l’expédition « Caméléon », un voyage transasiatique qui les conduira de Paris à Singapour et retour. Quatre ans et demi plus tard, après avoir décrit une boucle de 85 000 km, rapporté plus de trente-quatre mille négatifs et diapositives ainsi qu'une expérience précieuse des nombreux pays traversés, ils sont de retour en France. Leur fils Romain naît en janvier 1969. Et l’année suivante, les Éditions Hachette Réalités publient le premier livre des jeunes parents voyageurs et photographes : L’Afghanistan, un véritable choc esthétique et éditorial puisque cet ouvrage, vendu à 180 000 exemplaires, révèle la beauté d’un pays pratiquement inconnu du monde occidental. Mais si ce territoire a offert au couple son premier succès de librairie, il lui a également fait la promesse d’un futur grand reportage qui ouvrira une voie dans l’art photographique et conduira toute une génération à suivre les traces de Roland et Sabrina.
En effet, à l’automne 1967, le retour depuis Singapour est marqué par un arrêt prolongé en Afghanistan. Tandis que Sabrina se repose à Kaboul, Roland part au volant de son mini 4x4 en direction de Khandud, à 800 km de la capitale. De là, accompagné d’un guide, il remonte à cheval le corridor du Wakhan, ce doigt de l’Afghanistan pointé vers le nord-est qui s’enfonce entre le Pakistan et l'Asie centrale soviétique (aujourd'hui Tadjikistan) en direction de la frontière chinoise. En neuf étapes, Roland atteint Tergan Korum, le camp d’été des Kirghizes, une population d’éleveurs itinérants, et fait la connaissance de leur chef Haji Rahman Qul. Sa stature, son allure, son ouverture d’esprit, son accueil ont impressionné le voyageur pour lequel cette rencontre serait du même ordre que celle du moine franciscain Guillaume de Rubrouk, émissaire de Saint Louis, avec le Grand Khan de Mongolie ou même celle de Marco Polo avec Koubilaï Khan. De cette chevauchée dans le Pamir afghan, Roland apprendra qu’au cœur de l’hiver cette population conduit des caravanes de chameaux sur les rivières gelées de la vallée (évitant ainsi les hauts cols bloqués par la neige) dans un trajet aller-retour de 450 km depuis leur camp de base de Mulk Ali (camp d'hiver) jusqu'à Khandud, où ils s'approvisionnent en blé, sucre, thé et autres produits de première nécessité. Ainsi s’est préparée, tant physiquement, humainement que dans une poétique des rêves, la future grande expédition de 1970-1971.
De retour en France en 1968, Roland et Sabrina cherchent inlassablement à se documenter sur les caravanes du Pamir afghan, mais nul ouvrage, nul article et, par force, nulle photographie ne témoigne de ces longues marches sur le toit du monde. L’organisation d’un nouveau voyage photographique ne leur prend pas moins de trois années. Mais finalement, au bénéfice d’une autorisation exceptionnelle du roi d’Afghanistan et après une ultime escale organisationnelle à Kaboul, ils mettent le cap sur Khandud et intègrent le 30 janvier 1971 l’une de ces caravanes du Pamir pour un périple à cheval d'une trentaine de jours, dont dix passés au camp d’hiver de Mulk Ali (étape-relais avant d'entreprendre le trajet retour). Sabrina est la seule femme qui ait jamais participé à ces lents cheminements – ces caravanes étant une affaire d’hommes.
« Trapu, vêtu de noir des pieds à la tête, coiffé et botté à la russe, Abdul Wakil [le fils de Haji Rahman Qul] nous accueille sans cérémonie. À 4 000 m, dans un décor grandiose et féerique de haute et lointaine Asie, nous partageons les épreuves et les joies d’une caravane de dix-sept chameaux bravant la neige, la glace et le vent ; nous assistons, là où l’argent n’existe pas, au troc qui s’instaure – 150 kg de grains contre un mouton [...] Nous participons à la vie incroyablement difficile de ces nomades kirghizes coupés du monde, pour qui l’être est plus important que l’avoir. [Une fois arrivée au camp d'hiver], de par ses origines orientales, Sabrina pénètre dans l’intimité des femmes gardiennes de la tradition. Cette expérience de la vie caravanière ne prend toute sa dimension que dans l’échange avec nos compagnons. Nous accédons à un univers mental si étranger au nôtre qu’il en est parfois incompréhensible. »