Rina Lasnier est une poétesse et écrivaine québécoise née le 6 août 1910 à Saint-Grégoire-d'Iberville et morte à Saint-Jean-sur-Richelieu le 9 mai 1997.
Animée par une foi religieuse intense, proche du mysticisme, Rina Lasnier publie ses premiers poèmes dans les années 1930. Formée en bibliothéconomie, suivant les conseils de son mentor Victor Barbeau, dès la publication de son premier recueil (Images et proses, 1941), elle renonce à une vie de fonctionnaire pour se consacrer entièrement à sa poésie. Membre fondatrice de l'Académie canadienne-française (aujourd'hui l'Académie des lettres du Québec) en 1944, malgré le prestige qui entoure son nom, Rina Lasnier se tiendra loin des cercles littéraires et des divers mouvements artistiques, politiques ou idéologiques. La poésie est pour elle à la fois une forme de création et une façon de vivre, d'exister.
Son œuvre est caractérisée par ses nombreuses références bibliques, son ton solennel et son vocabulaire sophistiqué, riche en symboles. Comptant plus d'une quarantaine de recueils, pièces de théâtre et essais à son actif, tout au long de sa carrière, Rina Lasnier a été récompensée par plusieurs prix et distinctions. Elle a notamment remporté le prix David une première fois en 1943, pour son recueil Les Fiançailles d'Anne de Noüe, puis une seconde fois en 1973, pour l'ensemble de son œuvre. Candidate pour le prix Nobel de littérature à deux reprises, elle a aussi reçu un doctorat honorifique de l'Université de Montréal en 1977 et le titre de grande officière de l'Ordre national du Québec en 1987.
Elle est considérée, avec Hector de Saint-Denys Garneau, Alain Grandbois et Anne Hébert, comme l'un des « grands aînés » de la poésie moderne québécoise.
Rina Lasnier est la fille de Moïse Lasnier et de Laura Galipeau. Elle grandit au sein d'une famille nombreuse où le talent artistique est fort présent. Son père, un commerçant prospère, propriétaire d'un petit hôtel, était un musicien autodidacte. Violoniste depuis la tendre enfance, ayant appris la musique à l'oreille, il composait des gigues dans ses temps libres. Sa mère, décrite comme une femme d'une grande sensibilité et d'une « intelligence naturelle […] étayée par un jugement sans défaut », encourage ses enfants à développer leur créativité. Sa sœur aînée Alda est également une source d'influence importante. Ayant « tous les diplômes de l'époque en piano », elle était également une chanteuse talentueuse. Proche de Rina, en plus de l'encourager à se mettre elle aussi au chant et à la musique (piano, violon), elle sera la première lectrice de tous ses textes.
Durant son enfance, Rina Lasnier déménage avec sa famille à Saint-Jean-sur-Richelieu. C'est dans cette ville qu'elle effectue son école primaire, au pensionnat de la Congrégation de Notre-Dame. Naturellement portée vers la lecture, elle devient une habituée des bibliothèques. À l'adolescence, elle se rend fréquemment chez un libraire-papetier de sa ville. Celui-ci, ne « connaissant même pas l'existence de l'Index, ou feignant de l'ignorer [...] passait n'importe quoi à des adolescentes de 12, 13 et 14 ans ». C'est dans son échoppe qu'elle découvre ses premiers livres jugés scabreux, selon la morale de l'époque. Elle y trouve aussi ses premières anthologies de poésie. Elle développe aussitôt une passion pour le genre. Selon sa biographe Eva Kushner, Rina Lasnier « trouve dans la poésie son climat naturel ». Un jour, à l'âge de quinze ans, elle tombe sur une section de livres défendus dans la bibliothèque de sa classe. Attirée par un recueil de poèmes érotiques hindous, elle décide de braver l'interdiction. Bien qu'elle en soit sévèrement réprimandée, elle n'en éprouvera aucun remords.
Ses parents l'encouragent également à apprendre l'anglais. À la suite de l'invitation d'une parente religieuse en Angleterre, Rina Lasnier et sa sœur Alda vont étudier chez les Sœurs de la Présentation de Marie au couvent de Palace Gate à Exeter, en 1926. Ce passage dans cette « institution privée taillée à même le domaine du palais épiscopal protestant » et « dans la campagne romantique et pastorale du Devonshire » la marque beaucoup. De retour au Québec l'année suivante, elle poursuit son cours classique au Collège Marguerite-Bourgeoys (aujourd'hui le Collège Marianopolis) à Montréal. À sa sortie du collège, suivant la voie tracée par plusieurs de ses aînés, elle se prépare à faire des études en médecine. Toutefois, elle contracte une mononucléose qui la force à se mettre au repos. Cette période sera déterminante dans son cheminement. Comme elle le raconte dans un entretien : « Pas de sortie le soir, long repos le matin. Et ce soir et ce matin devinrent pour moi un grand et profond moyen d'intériorisation. Étrange, mais je m'habituais peu à peu à beaucoup de silence sans ennui aucun, au contraire, comme un plongeur sous-marin, je découvrais non seulement l'imaginaire mais les réserves de l'âme […] Pendant cette réclusion ouverte de dix-huit à vingt-quatre mois, bien installée au lit ou dans un fauteuil de jardin, je me mis tout simplement à écrire… pour passer le temps et passer du temps au sur-temps de la création ».
Se réorientant vers les lettres, elle s'inscrit dans cette discipline à l'Université de Montréal. Elle obtient un diplôme en littérature française en 1931, puis un diplôme en littérature anglaise en 1932.
En 1933, Rina Lasnier publie ses premiers textes dans Le Canada français. Elle commence ensuite à publier régulièrement dans Le Richelieu, un hebdomadaire de sa région, à compter de 1935. Bien que ses patrons lui confient la page féminine, elle s'en tient peu aux thèmes domestiques généralement traités. Elle choisit plutôt de consacrer ses colonnes à des musiciens, des artistes et des poètes comme Charles Baudelaire, Albert Lozeau et Alfred DesRochers. Elle consacre également des textes à des auteurs interdits par le clergé tels qu'Emmanuel Kant et Alphonse de Lamartine. Elle publiera aussi des articles et des poèmes dans La Nouvelle Relève, Liaison, Les Carnets viatoriens (avec le père Gustave Lamarche), Gants du ciel et Les Cahiers de la Nouvelle-France.
En 1939, elle publie son premier ouvrage, Féérie indienne. Cette pièce en trois actes raconte l'histoire de l'héroïne Kateri Tekakwitha, une jeune vierge mohawk refusant d'épouser le mari qui lui est destiné afin de se réserver à Dieu. Cette première œuvre, empreinte de thèmes qui deviendront des constantes chez la poétesse (soit la présence du religieux et du sacré, avec une forme de sensualité sublimée) attire aussitôt l'attention sur l'autrice. Dans une critique élogieuse de sa pièce, Alfred DesRochers trouve à Rina Lasnier des « affinités claudéliennes, non seulement dans sa manière d'écrire, qui s'approche du verset, mais dans son imagerie et son lyrisme », riches en « images somptueuses et justes comme : "Mes feuilles (c'est l'érable qui parle) teintes du sang de la Grande Ourse m'ont abandonné... comme les feuilles de l'an dernier... Déjà les derniers oiseaux ont mis leurs ailes en croix pour s'exiler "».
Cette première œuvre attire l'attention de Victor Barbeau. Professeur de littérature à l'École des HEC, Barbeau y enseigne à l'un des frères de Rina Lasnier. Dans ses souvenirs, elle raconte :
« Je croyais très naïvement […] qu'un professeur de français et de littérature saurait certainement à quoi s'en tenir au sujet de Féérie indienne. Monsieur Barbeau lut mon texte, le remit à mon frère, m'écrivit un mot aimable, sans plus. Je fis une colère, je couvris monsieur Barbeau de mon "indignation" et cela l'amusa si fort qu'il me prit en mains et, cette fois, sérieusement; depuis, sa fidélité ne m'a jamais fait défaut ».
Afin d'améliorer sa situation, elle entreprend de nouvelles études, cette fois en bibliothéconomie. Éprouvant beaucoup de gratitude à l'égard de son nouveau mentor, à la fin de son diplôme, elle rédige une thèse sur lui. À la fin de ses études, en 1940, l'évêque de Saint-Jean, Mgr Forget, lui propose un poste de bibliothécaire. De son côté, Barbeau met en garde la jeune femme contre les dangers qu'un tel poste présente à sa liberté de poétesse. Ce conseil sera déterminant : Rina Lasnier décidera ainsi de renoncer à une carrière de fonctionnaire pour se concentrer sur sa poésie à temps plein.