La révolte des Taiping est une révolte armée devenue une guerre totale qui eut lieu dans le sud, puis le centre de la Chine, entre 1851 et 1864. Cette révolte, dont la dynastie Qing mit près de quinze ans à venir à bout, tire son nom du royaume que les rebelles avaient fondé en Chine du Sud et en Chine centrale, le Taiping Tian Guo, ou « royaume céleste de la Grande Paix » (chinois simplifié : 太平天国 ; chinois traditionnel : 太平天國 ; pinyin : Tàipíng Tiān Guó), d'où provient le nom de Tàipíng (« Grande Paix »).
Cette guerre civile et totale est généralement considérée comme l'un des conflits les plus meurtriers de toute l'histoire.
Le fondateur du mouvement, Hong Xiuquan (1814-1864), qui avait lu des brochures religieuses remises par des missionnaires, disait être frère cadet de Jésus-Christ et avoir reçu l'ordre de Dieu de devenir empereur de Chine et de purifier l'humanité du « culte des démons ». Après avoir pris Nankin en 1853, il promulgua une réforme agraire dans laquelle il instituait de profondes réformes sociales telles que l'abandon de la polygamie ; l'égalité des sexes, accompagnée toutefois d'une stricte séparation entre les hommes et les femmes ; l'abandon de la vieille coutume du bandage des pieds des femmes ; l'interdiction des mariages arrangés, des jeux d'argent, de l'esclavage, de la torture, de la prostitution ; la propriété foncière privée était abolie ; nourriture, vêtements et autres biens de consommation courants étaient mis en commun dans des entrepôts publics, et distribués à la population selon ses besoins par les chefs militaires ; l'opium, le tabac et l'alcool étaient aussi désormais interdits.
L'historiographie communiste chinoise considère que le mouvement Taiping préfigure la révolution communiste par ses aspects sociaux et ses concepts égalitaires ; on y remarque surtout un rapprochement avec l'idéologie marxiste , Marx avait notamment écrit un article sur les idées des Taiping. D'autres articles datant des années 1850 relatent déjà ces faits à Londres, l'empire britannique ayant déjà des contacts commerciaux avec la Chine (voir aussi La guerre de l'opium)
Les grandes révoltes paysannes, précédées ou accompagnées du développement de sociétés secrètes, ponctuent l'histoire de la Chine. Elles sont généralement la conséquence d'une crise alimentaire ou de graves difficultés économiques, souvent liées à des catastrophes naturelles (débordement du Yangzi Jiang ou du fleuve Jaune). Les Chinois voient dans de telles catastrophes le signe que la dynastie perd le « mandat du Ciel » (Tianming), ce qui légitime alors son renversement.
Ainsi, la fin de la dynastie des Han a été marquée par la rébellion des Turbans jaunes, la fin de la dynastie Song par la révolte de Fang Xi, et la fin de la dynastie des Yuan par la Secte du lotus blanc.
Vers le milieu du XIXe siècle, dans un contexte très difficile, ces révoltes se multiplient, ce pour plusieurs raisons. D'abord, depuis le XVIIIe siècle, la Chine connaît un essor démographique ; vers 1850, elle compte plus de 410 millions d'habitants. Parallèlement, les surfaces cultivées ne peuvent guère augmenter, ce qui conduit à une pauvreté croissante, et aggrave les famines. De plus, en 1842, le Royaume-Uni a imposé des sanctions financières très lourdes à la Chine après la première guerre de l'opium, ce qui conduit le gouvernement chinois à accroître la pression fiscale. De plus, la ponction annuelle d'argent-métal, liée au commerce de l'opium, est énorme, et chaque année grandissante. Cela entraîne le renchérissement de l'argent, avec lequel sont payés impôts et loyers, ce qui engendre de facto une forte augmentation du coût de la vie.
À ce contexte économique et social difficile viennent s'ajouter des catastrophes naturelles : terrible famine dans le Sichuan de 1839 à 1841, famine dans le Hunan en 1851, inondations du Yangzi Jiang en 1849. En 1851 et en 1855, le fleuve Jaune sort de son lit, noyant des milliers de personnes, et contribuant à provoquer la révolte des Nian. Même lorsque les catastrophes naturelles n'en sont pas la cause première, la misère absolue règne ; en 1833, un missionnaire décrit ainsi la situation dans le Jiangxi : « La misère est telle que les gens vendent femme et enfants, et se nourrissent d'écorce d'arbre ».
Enfin, politiquement, la dynastie mandchoue des Qing est tombée dans un grand discrédit. Son impuissance à secourir rapidement les victimes des catastrophes naturelles, jointe à sa défaite face aux Occidentaux et à la situation économique totalement dégradée, montre à tous que les Qing ont perdu le peu de légitimité qui leur restait et que le Ciel leur a retiré son mandat. Le gouvernement est de plus désorganisé par l'accumulation des problèmes auxquels il ne peut faire face.
L'apparition d'un « Messie », Hong Xiuquan
La figure emblématique de cette révolte est le chef des Taiping, Hong Xiuquan (1813-1864), originaire de la classe sociale paysanne et de la communauté minoritaire dans le Sud, les Hakkas. Le nom qu'il avait reçu à la naissance était Hong Huoxiu, qu'il changera après avoir eu ses visions en 1837. En 1836 il rencontre le missionnaire congrégationaliste Edwin Stevens (en), dont l'interprète, un Cantonais chrétien du nom de Liang Afa, lui remet neuf fascicules sur la foi chrétienne intitulés « Bonnes Paroles pour exhorter notre époque » (Quanshi liangyan), qu'il avait lui-même rédigés. Hong Xiuquan ne les lit pas, mais les conserve. Après son troisième échec aux examens de la fonction publique de la Chine impériale, en 1837, il tombe gravement malade, et est pris de délires ; il a des visions de deux hommes, dont un a une barbe dorée et l'autre est son frère, qu'il ne sait pas interpréter.
En 1843, après son quatrième et ultime échec au shengyuan, le premier degré des examens d'entrée dans la fonction publique (le fait d'y réussir lui aurait conféré le statut de lettré, et lui aurait permis de percevoir une subsistance régulière de la part du pouvoir), Hong Xiuquan, aigri par son insuccès, lit enfin les brochures qui lui avaient été données en 1836, et donne d'un coup un sens aux visions qu'il avait eues en 1837. Pour lui, elles signifient qu'il est en réalité le deuxième fils du Dieu de la religion chrétienne et qu'il a pour mission de combattre la domination du mal, qu'il n'identifie que beaucoup plus tard, à la fin de 1849, comme étant la dynastie mandchoue des Qing.
À la fin de 1844, l'un de ses tout premiers disciples, Feng Yunshan, commence à prêcher, et crée le Bai Shangdi Hui, la « Société des adorateurs de Dieu », qui faisait la synthèse de l'Ancien Testament et des traditions des sociétés secrètes chinoises, obtenant ainsi l'adhésion des minorités hakka, zhuang et yao de la province du Guangxi, en Chine du Sud.
En effet, dans les années 1840 et au début des années 1850, le Guangxi était secoué par des famines, des émeutes, de la contrebande, et l'ensemble de la province était quadrillé par de nombreuses sociétés secrètes ; un clivage social se rajoutait aux différences ethniques entre les populations han et les minorités locales. L'éloignement de Pékin, la capitale, faisait du Guangxi un lieu propice à la révolte.
Peu à peu se rassemblent dans la Société des adorateurs de Dieu de nombreux arrivants d'humble extraction, et en particulier des mineurs travaillant dans les mines d'argent de la montagne du Chardon, dans la région de Yong'an, au sud de Guilin. À l'automne de 1847, Hong Xiuquan et Feng Yunshan vivent dans la montagne du Chardon, et écrivent des textes sur leur nouvelle religion.
En 1848, le groupe compte deux nouveaux membres qui jouent un rôle important : tout d'abord Yang Xiuqing (le futur roi de l'Est), un Hakka comme Hong Xiuquan, qui est pris de transes à la fin du printemps 1848 et devient alors le « porte-parole de Dieu le Père » ; et Xiao Chaogui (le futur roi de l'Ouest), un paysan qui, de son côté, devient le « porte-parole de Jésus ». En novembre 1849 enfin, la femme de Hong Xiuquan accouche de son fils, Tiangui Fu, à qui il abandonnera le trône du Royaume céleste peu avant la catastrophe finale.