La question royale désigne, en Belgique, les événements politiques qui eurent lieu entre le 7 mai 1945 et le 31 juillet 1951 à propos du retour au pays du roi Léopold III après la Seconde Guerre mondiale. Cette question fut à l'origine d'un soulèvement insurrectionnel principalement dans le sillon Sambre-et-Meuse de la Wallonie, qui fut le théâtre d'événements sanglants, d'une campagne d'attentats entre le 20 et le 26 juillet 1950, puis d'une grève générale violente. La crise aboutit à l'abdication de Léopold III au profit de son fils Baudouin, le 16 juillet 1951.
Origines de la question royale
La question royale trouve ses origines dans les divergences de vues entre le monarque et ses ministres, les incidents de la bataille de la Lys et la réaction du président du Conseil français, Paul Reynaud, qui, par un discours le 28 mai 1940, voulant ignorer l'effondrement français de la percée allemande de Sedan, condamne dans un discours radiophonique la reddition de l'armée belge et accuse le roi des Belges, Léopold III, de n'avoir pas prévenu les Alliés. Reynaud fait du roi le bouc émissaire de la défaite, créant ainsi, en France, une situation extrêmement hostile, voire dangereuse, pour les Belges et leurs représentants.
Le même jour, le premier ministre belge, Hubert Pierlot, fustige également le comportement du roi et interpelle les Belges à la radio française :
« Passant outre à l'avis formel du gouvernement, le Roi vient d'ouvrir des négociations et de traiter avec l'ennemi. La Belgique sera frappée de stupeur, mais la faute d'un homme ne peut être imputée à la Nation entière. Notre armée n'a pas mérité le sort qui lui est fait. L'acte que nous déplorons est sans valeur légale et n'engage pas le pays. Aux termes de la Constitution que le Roi a juré d'observer, tous les pouvoirs émanent de la Nation et sont exercés de la manière prévue par la Constitution. Aucun acte du Roi ne peut avoir d'effet s'il n'est contresigné par un ministre. Ce principe est absolu. Il est une règle fondamentale de nos institutions. Le Roi, rompant le lien qui l'unissait à son peuple, s'est placé sous le pouvoir de l'envahisseur. Dès lors, il n'est plus en situation de gouverner, car de toute évidence la fonction de chef d’État ne peut être exercée sous contrôle étranger. »
Le 25 mai 1940, au château de Wynendaele a lieu l'entretien décisif entre le roi Léopold III et ses principaux ministres, à l'issue duquel le roi refuse de suivre ceux-ci hors du territoire national. Celui-ci est parfois appelé drame de Wynendaele. En effet, persuadés de la victoire française à venir, les ministres ont insisté auprès du roi pour qu'il les accompagne en France. Ce dernier considérant par contre que l'armée française n'a plus aucune chance et qu'elle finira par capituler prochainement ne voit aucun avantage à les accompagner en France.
Le roi, comme le lui permet sa fonction de chef des armées, capitule le 28 mai 1940, après la bataille de la Lys. Il confie néanmoins des étendards de régiments belges à l'abbaye de Saint-André-lez-Bruges et à son père-abbé Dom Nève qui les y cache jusqu'à la fin de la guerre. Le roi se constitue prisonnier de guerre et se livre aux Allemands qui l'installent en résidence surveillée au château de Laeken. Le 31 mai, avec l’accord du gouvernement réfugié à Poitiers mais toujours sous une pression française extrêmement hostile, les deux tiers des parlementaires provisoirement déménagés à Limoges votent une motion condamnant cette capitulation. Le contreseing ministériel n'avait pas été obtenu, ce qui engendra la contestation.
Peu après, la France dépose les armes et demande l'armistice du 22 juin. Dans le courant de l'été, les ministres belges réfugiés en France tentent de renouer le contact avec le roi pour envisager également un armistice, sans succès: le roi s'interdisant alors, comme prisonnier, le moindre contact politique notamment avec ses ministres.
Ce n'est qu'à l'automne 1940 que les principaux ministres (Pierlot, Spaak entre autres) quittent la France pour rejoindre Londres où les ont précédés leurs collègues Devleeschouwer (ministre des Colonies) et Gutt (ministre des Finances). C'est alors que le gouvernement belge de Londres indique officiellement poursuivre la guerre aux côtés des Britanniques.
Une fois la reddition signée, le roi fut placé en résidence surveillée au château de Laeken. C'est dans la chapelle de ce château qu'il épouse, le 11 septembre 1941, la jeune Lilian Baels, à laquelle il avait avoué son amour au mois de juillet de la même année. L'union fut célébrée religieusement, et l'on décida que le mariage civil officiel n'aurait lieu qu'après la libération du pays, en raison de la situation délicate due à l'occupation. Mais, lorsque peu de temps après Lilian Baels annonça attendre un enfant, son père insista vivement pour que le mariage civil soit célébré au plus vite afin de se conformer à la Constitution et que l'enfant soit reconnu comme légitime. La cérémonie eut lieu le 6 décembre de la même année et fut annoncée publiquement le jour suivant. Cette décision personnelle du roi, incitée par son souhait de ne pas rester veuf et de garantir à ses enfants une présence féminine et maternelle provoque des réactions contrastées parmi la population.
Il est par la suite fait remarquer que le roi, en agissant de la sorte, enfreignait tout de même la Constitution belge, selon laquelle le mariage civil doit toujours précéder le mariage religieux, comme indiqué à l'article 16 de la Constitution en vigueur à l'époque. Cependant, l'article se termine par « sauf les exceptions à établir par la loi s'il le faut ». Or, l'article 267 du Code pénal de l'époque prévoyait que « aucune peine ne peut intervenir lorsque la bénédiction nuptiale a été donnée à des conjoints dont l'un était en danger de mort » : étant prisonnier de guerre, il se peut que Léopold III se considérât en danger et n'y vît donc pas une infraction à la loi.
La deuxième remarque qui fut faite à l'égard de ce mariage fut la décision du roi que les enfants à naître de son union avec Lilian Baels n'auraient pas accès au trône : cette décision fut prise, au dire des défenseurs du roi, afin de ne pas placer le pays devant le fait acquis, et de ne pas évincer de leurs droits les enfants de la reine Astrid, sa première femme décédée en 1935, à laquelle l'opinion publique restait très attachée. Or les droits à la couronne sont réglés par la Constitution (article 85 ), et non par une décision du roi.
Enfin, un reproche récurrent adressé au roi fut celui de s'être marié pendant la guerre, alors que les soldats belges prisonniers, dont il avait juré de partager le sort, vivaient des privations sévères et étaient séparés de leur famille. Alors que les défenseurs du roi se demandent en quoi ce mariage aggrave leur situation, les anti-léopoldistes soulèvent, en réponse, le point de vue moral, et la frustration de savoir que le roi jouissait d'un plaisir qui leur était refusé.
Ces remarques faites à l'égard de ce mariage montrent que l'opinion publique fut particulièrement sensible à cet acte fort chargé symboliquement, même s'il n'avait pas de conséquence sur leur situation personnelle. Le fait de voir leur souverain jouir d'un droit qui était nié aux soldats prisonniers fut perçu comme une promesse non tenue, et eut donc des répercussions sur la popularité du souverain et sur la confiance que le peuple avait en lui.
La libération par les Américains de Léopold III captif en Allemagne
Le 9 juin 1944, le débarquement de Normandie venant d'avoir lieu, la famille royale est emmenée en captivité en Allemagne. L'armée américaine la libère le 7 mai 1945, soit un peu moins d'un an après son arrivée en Allemagne. Depuis la Libération, intervenue en septembre 1944, le Parlement avait décidé de confier au prince Charles la régence du royaume.
L’impossibilité du retour du roi en Belgique
Le roi Léopold III souhaite rentrer en Belgique. Les ministres catholiques y sont favorables, tandis que leurs collègues des partis non confessionnels y sont opposés. Cette situation provoque l'éclatement de la coalition du Gouvernement du premier ministre Achille van Acker. Cet événement suspend provisoirement la crise, le syndicat socialiste FGTB annonçant la grève générale.