La proclamation de la République portugaise est le résultat du coup d'État organisé par le Parti républicain portugais. Plus connue sous le nom de révolution du 5 octobre 1910, ce bouleversement politique et social entraîne la fin de la monarchie constitutionnelle, par le renversement du roi Manuel II, et l'installation le jour même d'un régime républicain au Portugal.
La soumission du pays aux intérêts coloniaux britanniques, les dépenses de la famille royale, la puissance de l'Église, l'instabilité politique et sociale, le système d'alternance au pouvoir des deux principaux partis politiques (progressistes et régénérateurs), la dictature de João Franco et l'apparente incapacité à accompagner le progrès contribuèrent au processus d'érosion de la monarchie portugaise dont les partisans républicains surent tirer parti. Le Parti républicain se présentait ainsi comme le seul parti proposant un programme capable de rendre au pays tout son prestige et de le conduire sur la voie du progrès.
La République fut proclamée à 9 heures du matin, le 5 octobre 1910, depuis le balcon de la mairie de Lisbonne, à la suite des réticences de l'infanterie à combattre les quelque 2 000 soldats et marins révoltés, dans la nuit du 3 au 4 octobre 1910.
Teófilo Braga prit la tête d'un gouvernement provisoire jusqu'à l'adoption de la Constitution de 1911, qui marqua le début de la Première République. Parmi les nombreux changements portés par la République, soulignons celui des symboles nationaux que sont l'hymne et le drapeau, toujours en vigueur depuis.
L'expansion coloniale bloquée dans le Sud de l'Afrique
Le 11 janvier 1890, le gouvernement britannique de Lord Salisbury envoie au gouvernement portugais un ultimatum sous la forme d'un mémorandum. Il exige le retrait des forces militaires portugaises, commandées par le major Serpa Pinto, occupant le territoire compris entre les colonies portugaises d'Angola et du Mozambique (actuels Zimbabwe et Zambie). Cette zone était alors revendiquée par le Portugal comme le prouvait la carte rose.
La promptitude portugaise à céder aux exigences britanniques est vécue comme une humiliation nationale par une grande partie de la population et des élites. Cet événement déclenche une profonde vague de mécontentement envers le nouveau roi, Charles Ier de Portugal, la famille royale et les institutions monarchiques, considérés comme responsables de l'entrée en décadence du pays.
La situation s'aggrave avec la sévère crise financière intervenue entre 1890 et 1891 : les versements des émigrants du Brésil chutent de 80 % à la suite de la proclamation de la première république au Brésil. Si le gouvernement monarchique suit avec inquiétude la situation au Brésil, les partisans républicains s'en réjouissent. Ils sauront capitaliser sur ce mécontentement ; le nombre de leurs partisans ne va pas cesser d'augmenter et leur base sociale s'élargir jusqu'au renversement du régime.
Le 14 janvier, le gouvernement progressiste tombe, le chef du parti régénérateur, António de Serpa Pimentel, est nommé pour former un nouveau gouvernement. Le parti progressiste, contestant l'accord colonial passé avec les Britanniques, se lance alors dans une attaque contre le roi, allant jusqu'à voter en faveur des candidats républicains lors de l'élection de mars 1890.
Alimentant une ambiance quasi insurrectionnelle, le jeune António José de Almeida, futur président de la République, alors étudiant de l'université de Coimbra, publie un article, le 23 mars 1890, intitulé Bragance, le dernier (en référence à la dynastie royale). Cet article jugé calomnieux envers le roi lui vaudra une peine de prison.
Le 1er avril 1890, le vieil explorateur Silva Porto, figure historique de l'exploration africaine, s'immole par le feu, enveloppé dans un drapeau portugais, dans la région de Kuito en Angola. Son geste vise à dénoncer l'échec des négociations entre les responsables angolais et les troupes portugaises de Paiva Couceiro. Celles-ci stationnaient dans la région malgré les promesses de Silva Porto. Paiva Couceiro attribuera ce suicide à l'ultimatum. L'émoi national profite encore aux républicains; une foule immense assiste à ses funérailles à Porto. Le 11 avril est mis en vente le Finis Patiae de Guerra Junqueiro, qui ridiculise la figure du roi.
Le 31 janvier 1891, la ville de Porto assiste à un soulèvement militaire contre la monarchie constitutionnelle. Les insurgés, qui ont pour hymne une chanson à caractère patriotique composée en réaction à l'ultimatum britannique, A Portuguesa, s'emparent du Palais du Conseil. À son balcon, le journaliste et homme politique républicain, Augusto Manuel Alves de Veiga, proclame l'implantation de la République au Portugal et hisse le drapeau rouge et vert du Centre démocratique fédéral. Mais le mouvement est étouffé peu après par la Garde Municipale, restée fidèle au gouvernement. On comptera 12 morts et 40 blessés. Les révoltés capturés sont jugés; 250 sont condamnés à des peines allant de 18 mois à 15 ans de déportation en Afrique. La chanson A Portuguesa est interdite.
Malgré cet échec, la révolte du 31 janvier 1891 est la première vraie menace vécue par le régime monarchique. Elle annonce ce qui finira par arriver presque deux décennies plus tard.
Le mouvement révolutionnaire du 5 octobre 1910 fait suite à l'intense activité doctrinaire et politique menée par le Parti républicain portugais (PRP) depuis sa création en 1876. Celui-ci affiche depuis le début sa volonté de renverser le régime. En faisant de la fin de la monarchie le préalable à la renaissance nationale, le PRP met la question du régime au-dessus de toutes les autres, concentrant toute son action politique vers cet objectif. Il a le mérite d'afficher un message clair et de se démarquer ainsi du Parti socialiste, qui défend l'idée d'une collaboration avec le régime en échange de mesures en faveur de la classe ouvrière, dont les conditions de travail en usine sont terribles ; d'une manière générale, son discours lui permet de fédérer autour de lui tous les mécontents.
Le parti acquiert une grande cohésion interne, toute divergence idéologique entre ses membres étant mise de côté. Celles qui existent sont plutôt d'ordre stratégiques qu'idéologiques. Les principes politiques des républicains portugais ont depuis longtemps été fixés avec José Félix Henriques Nogueira et ils subissent peu de changements au fil des ans si ce n'est pour s'adapter aux réalités du pays ; Teófilo Braga y contribue en tentant de concrétiser les idées de décentralisation et de fédéralisme, abandonnant le caractère socialiste au profit des aspects démocratiques. Ces changements visent à éviter les antagonismes entre la petite et la moyenne bourgeoisie amenée à fournir le gros des militants républicains. Lors des élections du 13 octobre 1878, le PRP parvient à faire élire son premier député pour Porto, José Joaquim Rodrigues de Freitas. Cependant, l'abandon des intérêts du prolétariat sera à l'origine de nombreuses désillusions concernant la Première République portugaise.
Les républicains portugais prétendent aussi faire de la chute de la monarchie une mystique messianique, unificatrice, nationale et au-dessus des classes. Cette panacée censée guérir d'un coup tous les maux de la société portugaise, ramener la Nation sur les chemins de la gloire, ne fait qu'accentuer deux de ses aspects fondamentaux : le nationalisme et le colonialisme.
Le résultat de cette combinaison sera l'abandon de l'ibérisme patent dans les premières thèses républicaines de José Félix Henriques Nogueira, au profit d'une identification de la monarchie et des monarchistes à l'antipatriotisme et aux concessions faites aux intérêts étrangers. L'autre composante très forte de l'idéologie républicaine est l'anticléricalisme, théorisé par Teófilo Braga : leurs discours associent religion avec retard scientifique et opposition au progrès, alors que la république est associée avec science et progrès. La prise de position anticléricale, provoquant un clivage avec les milieux les plus conservateurs finira par être une entrave à l'installation de la République. Comme on[Qui ?] peut le voir, les questions idéologiques ne sont pas fondamentales dans la stratégie des républicains : pour la majorité de leurs sympathisants, qui ne connaissent pas forcément les textes des principaux manifestes, seul compte le fait d'être contre la monarchie, contre l'Église et contre la corruption politique des partis traditionnels. Ce manque de préoccupation idéologique ne signifie pas que le parti n'ait pas cherché à divulguer ses principes. En octobre 1910, il existe 167 associations de caractères variés affiliés au PRP. Mais cette divulgation se fait principalement à travers leurs journaux (A Voz Pública et O Mundo, à partir de 1900, pour Porto, A Luta à Lisbonne à partir de 1906) et l'organisation de manifestations populaires, de comices, etc.