Ce Jour-là

Poire (caricature)

Caricature de Louis-Philippe Ier dessinée en 1831

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La caricature de Louis-Philippe Ier en poire, créée par Charles Philipon en 1831 et publiée dans La Caricature sous le titre La Poire la même année, a connu un immense succès sous la monarchie de Juillet et reste associée à ce roi.

Cette vogue est paradoxale puisqu'elle ne s'explique ni par un sens argotique ni par une valeur iconique préexistants de la poire. Il s'agit au contraire d'une création graphique souvent attribuée, à tort, à Honoré Daumier, alors qu'elle a été revendiquée par Charles Philipon et exploitée pour la première fois en novembre 1831, lors d'un procès ayant pour enjeu l'exercice de la liberté de la presse, que le gouvernement avait reconnue au terme des Trois Glorieuses mais qu'il rechignait à respecter.

La Poire est ainsi devenue en même temps le symbole de la « guerre de Philipon contre Philippe », de la lutte d'une poignée d'artistes de la presse satirique pour défendre les valeurs républicaines, et l'emblème qu'ils ont attribué à Louis-Philippe et à son régime, en l'enrichissant de différents niveaux de significations superposés. Le succès de cet emblème s'est traduit par la prolifération du signe dans toute la France et a contribué au rétablissement, en 1835, d'une censure de la presse.

Disparu un temps, l'emblème de la Poire est réapparu lors de la révolution de 1848, puis à nouveau en 1871 et perdure, détaché de la personne de Louis-Philippe, comme le symbole d'un pouvoir ridicule ou comme le signal de l'inflexion bourgeoise d'une politique.

La Poire, considérée en tant « qu'emblème » et non que fruit, est étroitement liée au roi Louis-Philippe. C'est en outre « l'image mentale qui vient immédiatement à l'esprit à l'évocation de la monarchie de Juillet ». Paradoxalement, cette inséparabilité entre le roi et son emblème donne lieu à deux erreurs : d'une part, on croit généralement que le terme de « poire » désignait à l'époque de Louis-Philippe un imbécile et que ce sens argotique a justifié le choix de cet emblème ; d'autre part, la création de cet emblème est souvent attribuée à Honoré Daumier, alors que Charles Philipon l'a revendiquée pour lui-même.

Sens métaphorique de la poire avant Philipon

Plusieurs auteurs prennent pour acquis que la poire désignait sous la monarchie de Juillet un imbécile et que ce sens argotique justifie le choix de ce fruit pour représenter le roi. Ainsi, pour Ernst Kris et Ernst Gombrich, la poire était déjà porteuse, avant que Philipon ne s'en empare, d'un sens péjoratif dans « l'argot parisien » et désignait un idiot (fathead). Edwin DeTurck Bechtel élargit cette dénotation : selon lui, une poire représentait « une tête ou un visage, un imbécile ou un idiot ». Nicola Cotton considère dans le même sens que les caricatures de Philipon sont venues « renforcer une connexion préexistante » et que leur succès ne saurait s'expliquer si cette connexion n'avait pas été immédiatement comprise.

Mais les ouvrages de référence justifiant un tel sens argotique du terme « poire » sont postérieurs à la monarchie de Juillet, par exemple celui d'Henri Bauche, utilisé à titre de preuve par Gabriel Weisberg. Cet anachronisme conduit James Cuno à estimer que la dénotation d'imbécilité n'est pas étayée par l'examen des dictionnaires d'argot de l'époque et que ce sens est postérieur aux caricatures de Philipon. En revanche, cet auteur considère qu'il y a bien des connotations préexistantes à l'usage de l'emblème de la Poire par Philipon, mais que celles-ci sont plutôt sexuelles, voire que « l'histoire de la poire en tant qu'emblème érotique reste à écrire ».

James Cuno propose en effet, pour comprendre les connotations attachées par le public de Philipon à la Poire, de prendre en considération deux paronymes ayant un sens argotique : d'une part le poivre et ses dérivés (poivrade, poivrer et poivrière), qui évoquent la syphilis et la transmission des maladies vénériennes et d'autre part le poireau, qui désigne le pénis. Selon Cuno, on ne peut, sans ce contexte, comprendre la plaisanterie de Balzac dans Le Père Goriot où, quand Vautrin, lui-même décrit comme homosexuel, se moquant de l'attirance du père Poiret pour Mademoiselle Michonneau, souligne que Poiret « dérive de poire », Bianchon lui rétorque : « [Poire] molle ! […] Vous seriez alors entre la poire et le fromage ». Cuno estime que cette plaisanterie joue sur le fait que « la poire a des connotations phalliques, qu'elle évoque le spectre de l'homosexualité » et qu'elle « ne pouvait être drôle à moins qu'[elle] ne comporte des connotations phalliques qui puissent être retournées contre l'homosexualité de Vautrin ».

De son côté, Fabrice Erre, tout en jugeant comme Cuno que le sens d'imbécilité est postérieur, considère, à l'examen des dictionnaires de l'époque, qu'il n'y avait pas non plus de connotations sexuelles, ni dans le langage soutenu, ni dans le langage populaire, et que la poire n'était, avant Philipon, « chargée d'aucun sens particulier ».

L'absence d'un sens argotique quelconque au mot « poire » dans les dictionnaires avant son utilisation en 1831 par Philipon n'est toutefois pas jugée décisive par le Dictionnaire historique de la langue française, pour lequel la mise en équivalence d'une tête et d'un fruit est « banale », qu'il s'agisse d'une poire, d'une pomme, d'un citron ou d'une fraise.

Sur le plan graphique, il existe quelques exemples d'utilisation de la forme de poire dans la caricature au début du XIXe siècle, qui ne sont toutefois associés ni à l'imbécilité, ni à un sous-entendu sexuel. Ségolène Le Men estime toutefois que la comparaison entre l'usage de la forme de la poire dans de telles caricatures et celui de la Poire en tant qu'emblème de Louis-Philippe permet de « reconnaître deux sèmes dominants et contradictoires, le vide et le plein », la poire étant « pleine de vide ».

Nonobstant, hormis ces antécédents caricaturaux isolés, l'usage iconographique de la poire sur une longue période ne semble la prédestiner ni à un usage caricatural, ni a fortiori au prodigieux succès de celui-ci à partir de 1831. Au contraire, la poire est un attribut récurrent de la Madone dans l'imagerie chrétienne, souvent associé à la thématique de la Vierge du lait, qui suggère la douceur de la vertu ou permet une variation par rapport au symbolisme de la pomme: figurant la rédemption du péché originel, la poire est ainsi préférée à la pomme, cette dernière étant interprétée dès le haut Moyen Âge comme un « fruit fatal » en raison de l'homonymie entre les mots latins mālum (pommier, avec un a long) et mălum (mal, avec un a court). Peytel fait écho à cette tradition dans sa Physiologie de la poire (1832), où il consacre un chapitre entier à « la Poire considérée sous son point de vue aphrodisiaque », y soutenant sur le mode humoristique que c'est avec une poire et non une pomme que le serpent a tenté Ève.

Fabrice Erre tire toutefois de ce sens iconographique préalable la conséquence que non seulement il n'a « aucune utilité pour Philipon », mais, se référant aux analyses de James Cuno, qu'il interdit en outre « d'imaginer que la Poire puisse être, en ce début de XIXe siècle, un motif universellement admis comme pornographique ».

Sur le plan politique, la métaphore de la poire mûre est commune en France depuis la fin du XVIIIe siècle. Jacques-René Hébert l'emploie dans Le Père Duchesne en 1792, affirmant dans différents contextes que « la poire est mûre, il faut qu'elle tombe ». « La poire est mûre » est ensuite une des expressions favorites de Napoléon, qu'Hippolyte Taine reformule en maxime personnelle : « Attendre que la poire soit mûre, mais ne pas souffrir que, dans l’intervalle, un autre la cueille ». Elle est aussi employée par Saint-Simon s'adressant sur son lit de mort à ses disciples : « La poire est mûre, vous devez la cueillir ».

Charles Philipon naît à Lyon en 1800 ; il est le fils d'un marchand de papiers peints. À 23 ans, il décide de se consacrer à une carrière artistique et parisienne. Pour subvenir à ses besoins, il travaille dans un premier temps « chez les imagiers de la rue Saint-Jacques [et] chez les fabricants d'étiquettes et de rébus », illustrant un grand nombre d'histoires à deux sous. À partir de 1824, il s'initie à la lithographie, tout en se spécialisant dans le dessin d’œuvres vendues à la planche, produisant pour les principaux marchands de Paris des estampes « assez mal dessinées [et] inégalement lithographiées » sur des sujets divers au goût du jour : séries de modes, caricatures sur les mœurs, annonces comiques, « rien qui se distingue du tout venant ».

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