Sir Patrick Geddes (né le 2 octobre 1854 à Ballater, Aberdeenshire, Écosse et mort le 17 avril 1932 à Montpellier) est un biologiste et sociologue écossais, connu aussi comme un précurseur dans de nombreux domaines, notamment l’éducation, l’économie, l’urbanisme, la géographie, la muséographie et surtout l’écologie.
Il entretint des rapports d’amitié ou épistolaires avec plusieurs grands penseurs de son temps, tels Thomas Huxley, John Dewey, Pierre Kropotkine, Charles Darwin, Henri Bergson, Mahatma Gandhi, Rabindranath Tagore, Albert Einstein. Il fut anobli en 1932, peu avant sa mort, pour « services rendus à l’éducation », après avoir refusé le titre de Knight en 1912, « pour raisons démocratiques ».
Francophone et très francophile depuis ses années d’études à Roscoff auprès de Lacaze-Duthiers qui dirigea sa soutenance de thèse à la Sorbonne dans les années 1870, il a fondé en 1924 un troisième Collège des Écossais à Montpellier. Il avait également acquis le château d'Assas afin d’en faire un centre d’études consacré à l’urbanisme, mais ce projet est pratiquement resté à l’état d’ébauche interrompue sans suite après son décès en 1932.
L’Association Patrick Geddes France (APGF ) dont l'objet est 'de faire connaître et mettre en valeur l’œuvre et la pensée de Patrick Geddes et de montrer sa pertinence aujourd’hui et à l’avenir' est créée en février 2017.
Très doué pour les études, qui étaient « all studies were fish for his net » (traduit par : « comme des poissons à prendre pour ses filets »), Geddes fut un contemporain de Darwin, et Thomas Huxley dit de lui qu’« il honora tous ses professeurs en les surpassant ». Bien que très critique envers le système scolaire et universitaire, il obtiendra dûment plusieurs diplômes. Il enseigna la zoologie à l’université d’Édimbourg de 1880 à 1888, la botanique à l’université de Dundee de 1888 à 1919 et la sociologie à l’université de Bombay, de 1919 à 1924.
Parmi de nombreuses affinités avec le poète bengali Rabindranath Tagore, Geddes partage la passion de l’enseignement et le respect de l’enfance. « Plus la science psychologique progresse, et plus elle permet de mesurer et d’approfondir non seulement l’influence fondamentale des parents et des ancêtres, l’importance des conditions initiales, mais aussi la signification des émotions et des songes d’enfants, de leurs rêves et de leurs actions ».
By Doing We Learn, c’est en faisant que l’on apprend
Toute sa vie durant et partout où il vivra, Geddes va développer des formes variées d'éducation populaire pluridisciplinaire, en diffusant avec enthousiasme des connaissances théoriques et pratiques débordant le strict cadre des spécialités académiques.
Engagé comme professeur de botanique à l'université de Dundee, il se jette avec entrain dans l'organisation de son département : « puisque c'est le plus modeste de toutes les universités du Royaume, il ne sera pas difficile d’en faire le plus parfait ». C'est principalement dans cette ville, qui compte le plus grand nombre d’étudiants de tout le Royaume-Uni, qu’il va concevoir l’essentiel de ses idées sur la planification urbaine, town planning. Inextricablement lié à la justice sociale, l’urbanisme de Geddes vise toujours à faire contribuer activement les habitants à l’entretien, l’amélioration et la gestion de leur environnement. Une conception qu’il va développer et enrichir par sa pratique au Royaume-Uni et à l’étranger, dans le souci constant d’équilibrer le respect de la nature avec celui des cultures locales.
Certain que « l’éducation est le moteur du changement social et d’une citoyenneté active », Patrick Geddes fonde son enseignement non seulement sur la lecture ou les cours magistraux mais aussi sur la pratique, By Doing We Learn, c’est en faisant que l’on apprend. Il va ainsi impulser partout où il vit des activités de plein air sous le signe de sa devise « combinant respectivement hand, heart, and head, la main, le cœur et la tête » : création dans les espaces urbains délaissés de jardins d’agrément, botaniques et potagers, visant non seulement à produire de la nourriture localement, mais aussi à étudier et observer la biodiversité, les formes de la vie et les changements saisonniers, tout en renforçant la cohésion sociale par la prise de conscience écologique et la participation des habitants de tous âges.
Selon Lewis Mumford, parmi « toutes les contributions révolutionnaires de Patrick Geddes à la planification, ce qui le distinguait de l’administrateur, du bureaucrate ou de l’homme d’affaires, c’était « son désir de laisser une partie essentielle du processus aux mains de ceux qui vont l’utiliser : les consommateurs et les citoyens ». Mumford a hérité aussi du respect de Geddes pour le savoir populaire ou prémoderne ».
Décaler le regard pour mieux réapprendre à voir
Musée, laboratoire, université, autant d’institutions que Geddes va également révolutionner en les synthétisant dans son Outlook Tower (en), monument phare de la rénovation de l’Old Town d’Édimbourg, assez différent de l’attraction touristique qu’il est devenu. Telle qu’elle fut inaugurée en 1892 en plein centre historique, cette tour d’observation surmontée d’une camera oscura est considérée en effet comme le premier laboratoire de sociologie au monde, conçue à la fois comme modèle de préservation d’un édifice ancien et espace d’anticipation, conservatoire d’histoire locale et lieu ouvert où penser la ville et son environnement depuis une multiplicité des points de vue, optiques et thématiques.
« Appelée alternativement Regional Tower, Index ou Civic Museum, Thinking Machine, Graphic Encyclopaedia, Geographic Exhibition, Sociological, Civic ou Geotechnic Laboratory »… elle est ainsi décrite en 1917 dans une recension en français de Cities in Evolution, l’ouvrage encyclopédique de Geddes paru à Londres deux ans plus tôt : « Ses six étages superposés représentent dans leur empilement comme une série de cercles concentriques dont les destinations vont en se rétrécissant, depuis le rez-de-chaussée, consacré au monde entier, ou le premier étage, attribué à l’Europe, jusqu’au cinquième étage, réservé à la cité même, surmonté d’une terrasse et d’une chambre obscure qui projette sur un écran tabulaire la perspective animée de ce centre régional de l’étude mondiale ».
Déroutant d’emblée toute possible routine, « Geddes invitait les visiteurs à grimper rapidement les cinq volées de marches pour arriver directement à la base de la tourette octogonale et emprunter tout de suite un autre escalier interne, en bois, qui conduisait à une petite terrasse d’où il était enfin possible d’admirer à l’œil nu, à 80 pieds du sol et sur 360°, le panorama de la ville ». Résultat, « Personne ne peut mieux donner vie à la Tour que Patrick Geddes. Lorsqu’il est présent, les visites sont mémorables. S’il s’absente trop longtemps, la Tour périclite. Si le petit opuscule A First Visit to the Outlook Tower — peut-être un des textes les plus aboutis sur le sujet — sort en 1906, c’est parce qu’en l’absence de Geddes elle peine à trouver son public ».
En plus de celle qu’il avait projeté avec Élisée Reclus d’édifier sur la colline de Chaillot, « afin d’avoir une vue sur Paris » pour l’Exposition universelle de 1900, Geddes aménage deux autres Outlook Towers en France, l'une au Collège des Écossais qu’il fonde à Montpellier en 1924, et l'autre « à Domme, en Dordogne, achevée en 1937 par Paul Reclus. Les tours de Geddes veulent éduquer l’outlook, le regard de l’observateur. […] Elles sont conçues en opposition à la conception et à la finalité des musées de son époque : exposer de riches collections pour une élite cultivée et imposer le style antiquisant. Elles sont tout au contraire un outil d’émancipation sociale, ouvert à un large public et à ses préoccupations ; qui plus est, un élément unificateur de la ville. […] Cette conception didactique se perçoit dans d’autres projets, des jardins botaniques ou zoologiques tel celui d’Édimbourg, ouvert en 1913 ».
Réciproquement, sa participation à la création du jardin zoologique d’Édimbourg (en) va s’avérer très formatrice en termes de planification, notamment pour concevoir les interactions complexes entre biogéographie, géomorphologie et systèmes anthropiques au niveau d’une région.