Orde Charles Wingate (26 février 1903 – 24 mars 1944) est un général de l’armée britannique, connu plus particulièrement pour être le concepteur et l’artisan de tactiques militaires non conventionnelles.
Issu d’une famille de vieille tradition militaire, Wingate fréquenta une public school de renom, avant de suivre une formation militaire classique dans une école d’artillerie. Se sentant une attirance pour le Proche-Orient et maîtrisant la langue arabe, il obtint une affectation au Soudan (1928-1933), puis, après un intermède en métropole, occupa à partir de septembre 1936 un poste d’officier de renseignement en Palestine mandataire, avec mission officielle de combattre la révolte arabe alors en cours. Il sut convaincre ses supérieurs de le laisser mettre sur pied les Special Night Squads (Escouades spéciales de nuit, SNS), groupes de commando composés de soldats britanniques et de colons juifs armés, que Wingate formait, commandait et accompagnait personnellement dans leurs missions de contre-insurrection. Celles-ci, chargées de prévenir et réprimer les actes de sabotage, prenaient souvent la forme d’actions de représailles collectives n’épargnant pas les populations civiles, et assimilables, aux yeux de beaucoup d’historiens, à des crimes de guerre. Ces exactions, à l’origine de milliers de morts civiles, et son plaidoyer intempestif pour un État juif que lui inspirait son parti pris sioniste chrétien, lui valurent un blâme du haut commandement britannique et son rappel en métropole en 1939.
En 1941, appelé en Éthiopie, il y créa la Force Gidéon, groupes de commando opérant en parallèle avec l’armée régulière, qui contribua à libérer le territoire de l’occupation italienne. Muté en Inde en 1942, il imagina et créa des unités de guérilla, les Chindits, destinées à être projetées derrière les lignes ennemies, à travers la jungle, par terre ou par air, en l’espèce en territoire birman alors occupé par une armée japonaise prête à envahir l’Inde. Des deux opérations menées par les Chindits, la première eut une issue assez calamiteuse, avec un haut taux de pertes, et la seconde, quoique débattue elle aussi, eut un effet perturbateur certain (reconnu par le haut commandant japonais) sur l’offensive japonaise. Wingate périt en 1944 dans un accident d’avion.
Très controversé, doté d’un tempérament fougueux et excentrique, voire d’un esprit irrationnel, Wingate a suscité des jugements divergents quant à l’opportunité et l’efficacité des tactiques militaires hors norme conçues et mises en œuvre par lui, et quant à son positionnement sioniste affiché, assorti d’une attitude anti-arabe, encore qu’il reste vénéré en Israël et en Éthiopie et fasse l’objet d’hommages (stèles, noms de rue, etc.) au Royaume-Uni.
Orde Wingate, aîné de trois fils, vint au monde le 26 février 1903 à Naini Tal, près d’Almora, dans la division Kumaon, en Inde britannique, au sein d’une famille de militaires, porteurs depuis 1920 du titre nobiliaire héréditaire Wingate baronets. Tant son père que son grand-père et arrière-grand-père avaient servi dans l’armée britannique en qualité d’officiers .
Son père, le colonel George Wingate (1852–1936) avait adhéré au mouvement chrétien Plymouth Brethren (littér. Frères de Plymouth) au début de sa carrière dans l’armée de l’Inde ; à l’âge de 46 ans, il épousa, après l’avoir courtisée pensant 20 ans, (Mary) Ethel (1867–1943), fille aînée de la famille Orde Browne, laquelle appartenait également aux Plymouth Brethren. Son père prit sa retraite de l’armée deux ans après la naissance d’Orde Wingate.
L’enfance d’Orde Wingate se passa en grande partie en Angleterre. Durant les 12 premières années de sa vie, sa vie sociale se déroulait principalement au sein de sa propre fratrie. Les sept enfants Wingate reçurent une éducation chrétienne typique de cette époque, dans le cadre de laquelle on ne manquait pas de réserver quotidiennement du temps à l’étude et à la mémorisation des Écritures.
En 1916, la famille déménagea à Godalming, où Orde Wingate fréquenta l’école Charterhouse en tant qu’élève externe, c’est-à-dire sans être logé au pensionnat et sans participer aux activités qui caractérisaient alors la formation dans une public school. C’est au contraire au foyer familial qu’il était maintenu actif par ses parents, qui avaient coutume de confronter leurs enfants à des épreuves propres à stimuler leur indépendance de pensée, leur esprit d’initiative et leur capacité d’autonomie.
Début de carrière dans l’armée britannique
Au bout de quatre années, Orde Wingate quitta Charterhouse et fut admis en 1921 à Académie royale militaire de Woolwich, près de Londres, qui était l’école de formation des officiers de la Royal Artillery. La coutume voulait que, pour avoir commis une infraction mineure au règlement, un cadet de première année doive se soumettre à un rituel de bizutage appelé « running » (course), qui consistait à déshabiller le cadet et à le forcer de subir le châtiment des baguettes de la part des anciens, lesquels, munis chacun d’un drap noué, appliquaient des coups sur le supplicié pendant son trajet le long de la ligne. La marque d’arrivée une fois atteinte, le cadet de première année était alors jeté dans une citerne remplie d’eau glacée. Lorsque ce fut au tour de Wingate de courir les baguettes, pour avoir présumément ramené un cheval trop tardivement à l’écurie, il se dirigea vers l’ancien posté sur le point de départ du parcours de baguettes, le fixa du regard en le mettant au défi de le frapper ; l’ancien alors se désista. Wingate passa à l’ancien suivant et agit de même ; celui-ci aussi renonça. Tour à tour, chacun des anciens s’abstint de frapper. Parvenu au bout de la ligne, Wingate marcha à la citerne et plongea tout droit dans l’eau glacée.
En 1923, Wingate décrocha son brevet d’officier de la Royal Artillery et fut versé dans la 5e Medium Brigade à Larkhill, sur le terrain d’entraînement sis dans la Salisbury Plain, au nord de la ville de Salisbury. Pendant cette période, il lui fut loisible d’assouvir son intérêt marqué pour la promenade à cheval, et acquit une renommée par son habileté et par ses succès dans les courses à obstacles et dans la chasse à courre, et plus particulièrement en raison de son talent à localiser les gués pour traverser les rivières, talent qui lui valut le sobriquet de « Loutre » (Otter). Dans les années 1920, il était difficile pour un officier d’armée de vivre de sa solde, et Wingate, grand viveur, se fit aussi une réputation de mauvais payeur de ses factures.
Il fut promu lieutenant le 29 août 1925 et affecté l’année suivante à l’École militaire d’équitation de Weedon Bec, où il excella, au grand dépit de la plupart des officiers de cavalerie du centre, qui le trouvaient insupportable. Il se plaisait à narguer les instructeurs, manifestant ainsi sa nature rebelle.
Le cousin du père d’Orde Wingate, Reginald Wingate, général d’armée retraité, qui avait été gouverneur-général du Soudan de 1899 à 1916 et haut-commissaire d’Égypte de 1917 à 1919, eut une forte influence sur la carrière de Wingate, notamment en réussissant à susciter chez celui-ci un vif intérêt pour les affaires du Proche-Orient et pour la langue arabe, de sorte que Wingate s’inscrivit à un cours d’arabe à la School of Oriental and African Studies (École d’études orientales et africaines, en abrégé SOAS) à Londres, qui dura d’octobre 1926 à mars 1927, et à l’issue duquel il fut reçu avec une cote de 85/100.
En juin 1927, sous les encouragements du cousin Reginald (Rex), Orde Wingate demanda et obtint un congé de six mois, dans le but d’entreprendre une expédition au Soudan. Rex lui avait suggéré de voyager par Le Caire et de tenter ensuite de se faire recruter comme officier détaché dans les Forces de défense soudanaises (Sudan Defence Force, SDF). Après avoir expédié ses bagages à l’avance, Orde Wingate prit le départ en septembre 1927 à bicyclette, parcourant d’abord la France et l’Allemagne, avant de mettre le cap sur Gênes en passant par la Tchécoslovaquie, l’Autriche et la Yougoslavie. À Gênes, il s’embarqua sur un navire à destination de l’Égypte, où il fit route ensuite vers Khartoum au départ du Caire.