La mutinerie du cuirassé Potemkine est une révolte de marins qui commença le 14 juin 1905 (27 juin dans le calendrier grégorien) à bord du cuirassé Potemkine, dans le contexte de la révolution russe de 1905. Cet épisode est l'un des plus connus de la révolution de 1905, notamment grâce au film Le Cuirassé Potemkine, réalisé vingt ans plus tard par Sergueï Eisenstein. Ce long-métrage a quelque peu estompé la réalité historique en présentant une version romancée de l'événement.
La mutinerie du cuirassé Potemkine, bâtiment de la flotte de la mer Noire, a éclaté alors que l'Empire russe connaissait une vague d'agitation révolutionnaire. Le point de départ de cette série de soulèvements, suscitée à la fois par les injustices sociales et par l'exaspération née des désastres de la guerre contre le Japon, avait été le Dimanche rouge de janvier 1905. Néanmoins, en juin 1905, alors que de nombreux bâtiments de la flotte ont connu des soulèvements, l'équipage du Potemkine se tient encore relativement tranquille. La gravité de la situation militaire durant la guerre contre le Japon a cependant entraîné le transfert sur le front des meilleurs éléments de la flotte de la mer Noire. Les officiers restés sur place sont moins aguerris, et les marins moins disciplinés. Le 25 juin, le capitaine de vaisseau Ievgueni Golikov, commandant du Potemkine, reçoit l'ordre de mettre le cap sur le détroit de Tendra pour y éprouver le tir de ses pièces d'artillerie, avant le début des grandes manœuvres.
La discipline de la marine russe est sévère, et le moral bas à la suite des défaites humiliantes subies par la Russie dans sa guerre contre le Japon. Sur le Potemkine, Golikov fait cependant figure de commandant assez débonnaire : son second, le capitaine de frégate Guiliarovski, est au contraire un homme dur et intransigeant en matière de discipline. À bord du vaisseau se trouve par ailleurs un militant marxiste, le quartier-maître torpilleur Afanassi Matouchenko : prêchant les idées révolutionnaires parmi ses camarades, il réussit à convertir une partie d'entre eux.
La mutinerie du Potemkine trouve son origine dans un problème lié à la nourriture des marins. Le 13 juin 1905 (26 juin dans le calendrier grégorien), le navire est avitaillé : un marin remarque alors que les quartiers de viande semblent avariés, et grouillent d'asticots. Informé du problème, le commandant Golikov demande au médecin du bord, le docteur Smirnov, d'inspecter l'avitaillement ; ce dernier décrète finalement que la viande est saine.
La rumeur selon laquelle on tente de faire manger à l'équipage de la nourriture avariée se répand rapidement ; le lendemain, les marins refusent de manger le bortsch préparé avec cette viande. Le mécontentement des hommes d'équipage est notamment entretenu par Matouchenko et deux autres marins, Fiodor Mikichkine et Josef Dimtchenko. Le capitaine Guiliarovski, après un échange houleux avec les marins qu'il était venu réprimander, se rend compte de la tension qui règne à bord. Il demande à Smirnov de confirmer son diagnostic, puis informe Golikov de la colère des marins. Le commandant ordonne alors que l'équipage se rassemble sur le pont, afin de s'adresser à ses hommes. Il commence par leur reprocher leur indiscipline : les marins persistant à refuser de manger leur bortsch, Golikov annonce simplement qu'il fera effectuer de nouvelles analyses et qu'il informera le commandant en chef de la flotte du comportement de l'équipage. Il se retire ensuite du pont sans donner d'ordres plus précis, alors que l'agitation persiste. Guiliarovski, réalisant que la zizanie risque de s'installer à bord, ordonne alors aux marins de se mettre au garde-à-vous et réclame une bâche. Traditionnellement, en cas de mutinerie dans la marine impériale russe, les mutins étaient recouverts d'une bâche avant d'être fusillés. Il est possible qu'à ce stade, le second ait simplement voulu bluffer pour impressionner l'équipage.
Les marins persistant à refuser de manger leur bortsch, Guiliarovski ordonne alors que les « meneurs » soient rassemblés par les hommes d'armes ; ceux-ci s'emparent au hasard d'une douzaine de membres d'équipage. Matouchenko incite alors les hommes du peloton à ne pas s'en prendre à leurs camarades. La colère achève de gagner l'équipage ; plusieurs d'entre eux appellent à s'emparer des armes et à prendre le contrôle du navire. Guiliarovski aurait alors ordonné au peloton de tirer, ce qui n'aurait eu pour effet que d'exciter les marins, tandis que les hommes d'armes, face à la foule, refusaient d'obéir à son ordre. L'un des meneurs, Grigori Vakoulintchouk (en), tire un coup de feu en l'air : Guiliarovski lui tire dessus, le blessant mortellement ; le commandant en second est ensuite à son tour abattu par Matouchenko.
Alors que la masse des marins ne s'est pas encore engagée, une cinquantaine de mutins s'est emparée d'armes : plusieurs officiers subalternes, présents sur le pont, sont tués à leur tour. Le reste des marins est entraîné par le déchaînement de violences. Les autres officiers, parmi lesquels le docteur Smirnov, sont débusqués de leurs cabines et abattus pour la plupart ; six d'entre eux parviennent à sauter à l'eau et à nager jusqu'au torpilleur no 267, conserve du Potemkine. Le commandant Golikov est lui aussi tué, et son cadavre jeté à la mer. Vakoulintchouk, qui succombe à sa blessure peu après la mutinerie, est l'unique victime parmi les matelots. Le pilote du 267 tente de prendre la fuite mais le torpilleur, visé par les canons du Potemkine, doit faire demi-tour et les mutins peuvent en prendre également le contrôle.
Onze officiers du Potemkine ont survécu à la mutinerie, plusieurs ayant été blessés. L'aumônier du navire a également été molesté par les marins. Le docteur Golenko, assistant de Smirnov, accepte de coopérer avec les mutins pour pouvoir s'occuper des blessés. Le lieutenant de vaisseau Alexeev, lui, collabore plus activement en affirmant qu'il a toujours été du côté des insurgés. Les marins élisent à main levée, pour diriger le cuirassé, un « Comité du peuple » formé de trente membres : Matouchenko en assume la présidence, tandis que Mikichkine et Dimtchenko sont présidents délégués. Le Comité donne la responsabilité des machines à deux ingénieurs mécaniciens, tandis qu'Alexeev reçoit le commandement officiel du navire, sous la supervision des membres du Comité ; dans les faits, Alexeev n'occupe qu'un rôle subordonné, la réalité du pouvoir sur le bateau étant exercée par Matouchenko.
Afin d'éviter les bases militaires et les autres bâtiments de la flotte, les marins décident de diriger le navire vers Odessa, ville où ils savent que règne une agitation politique entretenue par des cellules révolutionnaires très actives : depuis Odessa, les mutins peuvent espérer compter sur l'appui de la population locale, et prendre part à la révolution en cours dans l'ensemble du pays. La ville est sous le coup d'une grève générale et a connu de violentes émeutes, réprimées par la troupe et notamment par les Cosaques ; le 27 juin, jour de la mutinerie du Potemkine, le gouverneur militaire d'Odessa, le général Kokhanov, a décrété la loi martiale. Le soir même, le cuirassé mouille l'ancre dans la baie. Le principal meneur de la révolte d'Odessa, l'étudiant Constantin Feldmann, juge que l'arrivée du navire, qui arbore le drapeau rouge, peut faire basculer la situation en faveur des insurgés. Au matin du 28 juin, le comité du peuple convient d'envoyer des représentants à terre afin d'acheter des vivres et du charbon, de faire amener à terre le corps de Vakoulintchouk, d'adresser des appels à la population et de prendre contact avec les sociaux-démocrates locaux. Une chaloupe est mise à la mer pour envoyer les représentants du navire : ceux-ci sont porteurs d'une proclamation qui demande aux Cosaques et à tous les soldats de déposer les armes et de s'unir aux insurgés d'Odessa, faute de quoi la population devra évacuer la ville, que le Potemkine bombardera. Informé de la situation à Odessa et de la menace posée par le cuirassé, le tsar Nicolas II décide de proclamer l'état de guerre dans la ville.