Ce Jour-là

Mort de Vanesa Campos

Affaire criminelle française

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La mort de Vanesa Campos est la mort d'une jeune femme, trans, travailleuse du sexe étrangère en situation irrégulière, abattue à l'âge de 36 ans, au bois de Boulogne à Paris dans la nuit du 16 au 17 août 2018, après s'être opposée courageusement à un groupe d'hommes armés d'un révolver volé à un policier.

Le crime intervient dans un contexte de détérioration des conditions d'exercice au bois de Boulogne, conséquence de la récente loi « visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel », qui, en pénalisant les clients, leur permet d'imposer leurs exigences de transaction plus facilement, ce qui contraint les prostituées à subir plus de risques vis-à-vis des violences masculines et des gangs mafieux.

Les suspects sont arrêtés entre août 2018 et janvier 2019 en France et en Allemagne. Neuf hommes sont jugés aux assises à partir du 11 janvier 2022. Deux d’entre eux sont condamnés en première instance à vingt-deux ans de réclusion criminelle pour meurtre en bande organisée, les autres écopent de trois à six ans d’emprisonnement. Les peines sont nettement réduites en appel en mars 2023, les deux principaux accusés écopant alors de 14 ans et 17 ans de réclusion criminelle. Un dixième accusé comparait devant le tribunal pour enfants.

Vanesa Campos naît le 12 mars 1982 à Cayaltí (es), un village du district éponyme (es), au Nord du Pérou. Elle y grandit puis quitte la maison de ses parents qui ne comprenaient pas sa transidentité, et devient l'amie de Karen, qui lui apprend à se défendre. Elles rejoignent toutes les deux la capitale. En 2012, après que l'Argentine adopte une loi permettant un changement d'état civil sur simple déclaration, Karen et Vanesa Campos partent pour Buenos Aires. Mais en Argentine, la police est particulièrement cruelle envers les personnes trans. Vanesa déménage la première en Europe.

Elle s'installe à Paris en 2016, sans titre de séjour, avec l'objectif de gagner assez d'argent pour acheter une maison à sa mère veuve et isolée. Elle vit alors avec deux collègues dans un deux-pièces de la porte de Clignancourt, dans le 18e arrondissement de Paris. À partir de septembre 2016, elle se prostitue chaque nuit à proximité de la route du Pré Catelan dans le bois de Boulogne, dans une zone occupée par la petite communauté des trans d’Amérique latine, qui ne sont pas sous la coupe de proxénètes. Son salaire est dérisoire, mais elle arrive à envoyer un peu d'argent chaque mois à sa mère, son frère et ses deux sœurs.

Selon une colocataire, « elle ne rougissait jamais quand on lui demandait ce qu’elle faisait dans la vie ». Notifiée d'une obligation de quitter le territoire français, elle aurait pourtant pu être régularisée pour raisons de santé. Elle est sportive et engagée dans des associations, notamment Acceptess-T. Selon la directrice de cette association Giovanna Rincon, Vanesa Campos tient à aider les plus faibles, n'hésitant pas à monter « au front pour défendre ses amies et collègues de travail » dans des situations tendues au bois de Boulogne. Une amie la décrit comme « une sacrée grande gueule qui n’avait peur de rien ». L'enquête montre qu'elle avait hébergé plusieurs mois l'un des hommes qui sera jugé pour son meurtre, alors qu'il se retrouvait à la rue.

Le meurtre de Vanesa Campos s'inscrit dans un contexte de montée de la criminalité au bois de Boulogne. Un groupe organisé constitué d'hommes rackette les prostituées et leurs clients; pendant l'été 2018, leurs descentes sont quotidiennes. Vanesa Campos alerte la police à l'occasion d'une ronde, mais celle-ci, faute de preuve, ne réagit pas : « c’était toujours la même histoire. Ils nous demandaient leur identité mais nous ne la connaissons pas. Nous avions beau être les plus précises possible dans la description, la police n’écoutait pas. Après tout, nous ne sommes que des putes. Qui se soucie vraiment de nous ? ». Des témoignages montrent en effet que les policiers raillent et humilient les prostituées trans et en situation irrégulière, plutôt que de les secourir. Les prostituées en situation irrégulière n'osent pas se plaindre au commissariat, de peur d'être expulsées.

Vanesa Campos met en place un signal de ralliement à utiliser en cas de danger et distribue des bombes lacrymogènes. Elle embauche un garde du corps nommé Takaré B., lui aussi en situation irrégulière, qui, le 14 août 2018, arrive à faire fuir l'un des assaillants. Le 9 août, ce dernier fracture une voiture d'un policier sorti pour aller à la rencontre d’une prostituée et y vole un révolver 9 mm. Le 16 août, vers 23 heures, les hommes reviennent en nombre et attaquent le garde du corps. Vanesa Campos se retrouve seule face à eux et appelle à l'aide en criant « ¡Chicas todas! ». L'un des hommes lui tire dans la poitrine, puis tire plusieurs coups en l'air. Ils s'acharnent sur elle armés de couteaux à lame rétractable (dits « cutters »), de couteaux, de bâtons et d'une arme de poing, avant de prendre la fuite en voiture. À 23h30, les collègues de Vanesa Campos la retrouvent allongée dans une mare de sang. Les pompiers, arrivés sur place 30 minutes plus tard, ne parviennent pas à la réanimer.

Son corps a été rapatrié à Cayaltí. Bien que son état civil n’ait pas été modifié, à la demande de sa mère, c’est bien le prénom Vanesa qui est mentionné sur sa tombe. Un petit mémorial lui rend hommage au bois de Boulogne.

Le lendemain du meurtre, l'indifférence est quasi générale. La presse mégenre la victime en évoquant de sources policières le meurtre d'« un prostitué travesti », une façon de « tuer une deuxième fois Vanesa », selon Komitid. En comparant les réactions aux meurtres de Vanessa Campos et d’autres femmes trans (notamment Mylène en 2005 à Marseille et Mylène en 2013 à Limoges), Karine Espinera note en 2020 que le mégenrage, la révélation du morinom et l’étalage de détails sordides sont les ingrédients classiques d’une analyse en termes de faits divers et du « mauvais traitement médiatique » des personnes trans assassinées. Une source policière déclare même au Parisien que Vanessa Campos a « eu le tort » de s'interposer pour défendre son client.

Dans un communiqué, le STRASS et Acceptess-T déclarent:

« Nous avons en nous cette étrange impression que nos morts ne suscitent aucune émotion. Pour nous, il n’y a jamais de deuil national. Il n’y a jamais de commémoration officielle. […] Les assassinats de femmes trans travailleuses du sexe n’ont rien de rare. […] Nos morts sont normalisées. Une pute qui meurt c’est un peu comme un personnage de jeu vidéo qu’on tue, ce n’est pas grave. C’est un peu comme une blague sexiste, on en rit, puis on passe à autre chose. »

Le porte parole du STRASS Thierry Schaffauser ajoute que « si un gay du Marais avait été agressé, il y aurait eu une réaction ».

Une cérémonie intime est organisée une semaine après le meurtre, le jeudi 23 août, sur les lieux du drame et un hommage associatif le jour suivant, qui attire enfin l'attention de la presse : le 24 août, quelques centaines de personnes proches de la victime (300 selon Le Monde) participent à une marche blanche allant de la porte Dauphine à Paris au lieu du meurtre, en sa mémoire. Elles demandent justice pour toutes les victimes d’agressions et dénoncent le « silence assourdissant » des médias. Aux cris de « Trans assassinées, État complice ! » et « Arrêtez nos agresseurs, pas nos clients ! », les associations présentes demandent l’abrogation des lois de répression et de criminalisation de la prostitution de 2003 et de 2016, responsables de l'augmentation de la violence dans les lieux de prostitution. D'autres rassemblements ont lieu en France le même jour, à Lille et à Lyon.

L'absence de réaction au sein du gouvernement est également dénoncée. Marlène Schiappa, la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, et porteuse de la loi contre les violences sexuelles et sexistes, est interpelée le 22 août 2018 par le député Raphaël Gérard (LREM). Elle ne réagit qu'une semaine plus tard pour adresser « ses sincères condoléances aux proches de la victime », déclarant que « toutes les femmes doivent être protégées des violences sexistes et sexuelles, toutes ces violences doivent être condamnées ».

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