Ce Jour-là

Monégonde de Chartres

Monégonde, tourangelle du VIe siècle, n'est connue que par un texte unique, une Vita très stylisée qui constitue le chap

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Monégonde, tourangelle du VIe siècle, n'est connue que par un texte unique, une Vita très stylisée qui constitue le chapitre XIX de La Vie des Pères de Grégoire de Tours et un résumé, très suggestif, qui constitue le chapitre 24 de la Gloire des Confesseurs. Elle fait partie de ce groupe de personnages que Grégoire a dû connaître de près et dont il relate l'existence exemplaire dans un but d'édification religieuse autant que d'histoire.

Éléments biographiques et hagiographiques

Monégonde est originaire de Chartres. Elle est mariée et mère de deux filles qui meurent prématurément. Inconsolable dans le monde, mais craignant que son chagrin persistant ne soit une offense à Dieu, elle rejette ses vêtements de deuil et fait installer une cellule où elle se retire dans la prière et le jeûne. Sa seule nourriture consiste désormais en un pain fait de farine d'orge et de cendres mêlées qu'elle cuit elle-même.

Un miracle vient rapidement authentifier cette conversion. Sa servante – chez Grégoire de Tours les saints de bonne naissance, même lorsqu'ils renoncent à tout, conservent au moins un esclave ou un serviteur – la quitte, lassée de son abstinence. Manquant d'eau pour pétrir son pain, Monégonde met sa confiance en Dieu et, à sa prière, la neige se met à tomber qu'elle peut recueillir sur le rebord de sa fenêtre.

Mais c'est un autre miracle qui va décider de sa carrière. Alors qu'elle se promène dans le jardin qui jouxte sa cellule, une voisine qui mettait du blé à sécher sur le toit de sa maison la regarde avec une curiosité indiscrète – et devient aussitôt aveugle. Monégonde est désespérée : « Malheur à moi si pour une minuscule offense faite à ma petitesse, d'autres ont les yeux fermés ! » Elle se jette en prières, puis, touchant la femme et faisant le signe de croix, elle lui rend la vue.

L'aventure fait du bruit. Elle est contrainte à son corps défendant d'intercéder pour un sourd qu'on lui amène et qui est pareillement guéri. Glorifiée par ses proches, craignant de succomber à la vanité, elle abandonne sa maison, son mari et sa famille pour se rendre à Tours, auprès du tombeau de saint Martin.

Sur son chemin, elle s'arrête à Esvres (Evena) où l'on est en train de célébrer la vigile de saint Médard dont l'église possède des reliques. Après une nuit de prières, au cours de la messe du lendemain, elle voit venir à elle une jeune fille, « gonflée par le venin d'une pustule maligne » qui se jette à ses pieds en disant : « Aide-moi, car une mort cruelle s'efforce de m'arracher la vie ! » A son habitude, Monégonde se prosterne, supplie Dieu, puis, se relevant, fait un signe de croix. « Il en résulta l'ouverture de la tumeur qui se fendit en quatre, le pus s'écoula et la mort abandonna cette jeune fille ». Il n'est pas inutile de remarquer ici la précision quasi-chirurgicale avec laquelle Grégoire rapporte la guérison.

Arrivée à Tours, elle rend grâces à Dieu de pouvoir contempler de ses yeux le tombeau de saint Martin, puis s'installe à proximité « dans une petite cellule » pour jeûner et prier. Les guérisons reprennent : la fille d'une « certaine veuve » (assurément quelqu'un de notable) est guérie de la contracture de ses mains (un mal très courant dans la littérature hagiographique du haut Moyen Âge).

Ici se place un incident: le mari, ayant entendu parler de la réputation de son épouse, réunit amis et voisins pour la ramener de force à Chartres. Elle retrouve donc sa première cellule, y multiplie jeûnes et prières (ce sont ses armes de prédilection), puis, se sentant prête, implorant le secours de saint Martin, elle reprend le chemin de Tours. Le mari n'insiste pas (c'est d'évidence un miracle à mettre au crédit de saint Martin). On a surtout l'impression que Grégoire tient à justifier Monégonde, en faisant appel au plus incontestable des saints, du fait qu'elle a tout de même abandonné son mari et sa famille.

Monégonde va désormais s'entourer d'un petit groupe de femmes qui mène, à l'ombre du tombeau de saint Martin, un genre de vie monacal dont Grégoire nous décrit quelques traits : prière et accueil des malades, nourriture réduite au pain d'orge, du vin coupé d'eau les jours de fête, des nattes de jonc pour toute literie...

Les miracles se succèdent : une fille couverte d'ulcères qui avait été « engendrée, comme on dit parfois, pour faire du pus » est guérie lorsque Monégonde enduit ses plaies de salive ; un jeune homme qui souffre des morsures de serpents venimeux engendrés dans son corps après l'absorption d'une boisson « malfaisante » peut en être purgé après que Monégonde lui a palpé le ventre pour localiser les reptiles, posé une feuille de vigne enduite de salive au bon endroit et fait le signe de la croix ; une aveugle est guérie de la cataracte par imposition des mains...

Lorsque Monégonde est sur le point de mourir, ses compagnes la supplient de bénir de l'huile et du sel qu'elles pourront donner aux malades qui viendraient solliciter du secours.

Elle est ensevelie dans sa cellule même. Grégoire rapporte toute une série de guérisons obtenues sur son tombeau, souvent avec l'aide de l'huile et du sel miraculeux.

Du point de vue d'une typologie mérovingienne des saints, Monégonde participe (au féminin) du modèle du saint intercesseur. Tous ses miracles exigent qu'avant toute chose elle prie et implore Dieu pour celui qui veut en bénéficier. Et c'est sa vie exemplaire, tout entière centrée sur l'oraison et l'abstinence, qui donne son efficacité à son intercession. Dieu et saint Martin (nous sommes à Tours), en égard pour ses mérites, exaucent la prière qu'elle leur adresse au profit de tiers.

Sans appartenir à l'aristocratie, ce que Grégoire n'eût manqué de souligner, Monegonde vient d'une famille aisée. « Appelée » à la sainteté après un drame personnel, elle répond par une véritable conversion (soulignée dans le texte par toute une série de références scripturaires dont la succession a valeur d'analyse psychologique et un miracle qui en constitue pour ainsi dire le sceau théologique). La conversion implique idéalement d'une part le renoncement aux facilités de la vie mondaine, d'autre part la rupture avec sa famille « naturelle » au profit de cette famille spirituelle qu'est l'Église. Monégonde remplit la première condition en s'imposant l'austérité et l'humilité (elle s'abaisse jusqu'à travailler de ses mains au moins pour pétrir son pain), mais sans jamais aller aux excès de la mortification. La seconde s'est avérée plus problématique, car dans un monde où, à moins d'appartenir aux couches les plus hautes de l'aristocratie, la femme ne jouit que d'une liberté limitée, elle a besoin du soutien spécial de saint Martin pour parvenir à ses fins.

Les miracles de Monégonde, sans être d'une grande originalité, s'inscrivent dans un système thaumaturgique assez caractéristique du pèlerinage de Tours. Il faut les comparer, par exemple, avec ceux qu'accomplit à la même époque le taifale Sénoch, une personnalité pourtant fort différente. Ils se poursuivent après sa mort. Car dans l'hagiographie mérovingienne, plus qu'à toute autre époque, ce sont les miracles post mortem qui authentifient la sainteté du défunt. Mais à Tours ils participent aussi à l'activité générale du pèlerinage martinien, toute sainte tombe y devenant une sorte de relais du tombeau central de saint Martin.

Un miracle curieux illustre cette complémentarité des saints. Un aveugle, priant sur le tombeau de la sainte, s'endort. Celle-ci lui apparaît en songe et lui dit : « Je me juge indigne d'être égalée aux saints ; cependant tu recouvreras ici la lumière d'un œil ; cours ensuite aux pieds du bienheureux Martin et prosterne-toi devant lui dans la componction de ton âme. Il te rendra l'usage de l'autre œil. » Les choses évidemment se passent ainsi.

Monégonde témoigne à la fois de sa sainteté personnelle (même si par humilité elle s'en défend) et de sa position, somme toute subordonnée, dans la familia martinienne.

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