Mohamed Iqbal (ourdou : محمد اقبال, souvent transcrit Muhammad Iqbal), né le 9 novembre 1877 à Sialkot dans le Pendjab en Inde britannique (actuel Pakistan) et mort le 21 avril 1938 à Lahore, est un poète, barrister et philosophe de l'époque de l'Inde britannique. Mohamed Iqbal est considéré comme un des poètes musulmans les plus influents du XXe siècle. Membre de la Ligue musulmane, il est l'un des premiers à formaliser l'idée de la création d'un État musulman dans le nord-ouest de l'Inde, en 1930. Il est ainsi vu comme le père spirituel du Pakistan, créé après sa mort.
Ses écrits et plus particulièrement ses poésies ont contribué à l'engagement politique des musulmans indiens. Il y vante les gloires passées de l'islam et incite la communauté à reprendre en main son destin. Il se fait ainsi l'avocat de l'autodétermination des indiens musulmans, considérés comme formant une nation, aboutissant à la création du Pakistan lors de la partition des Indes. Très pieux, la religion est omniprésente dans ses œuvres et il est parfois perçu comme un fondamentaliste islamiste, pour sa critique de la science et son soutien à Ilm-ud-din, l'assassin d'un éditeur hindou ayant publié un livre vu comme blasphémateur.
Mohamed Iqbal est né le 9 novembre 1877 à Sialkot, dans le Pendjab sous domination du Raj britannique. Ses ancêtres étaient des brahmanes du Cachemire convertis à l’Islam depuis plusieurs siècles. Il grandit dans une famille musulmane très pieuse. Très jeune, il se distingue par son talent de poète et côtoie les grands maîtres de la poésie ourdou, tel que Dagh. Après des premières études à Sialkot, encouragé par ses professeurs, dont l’érudit Maubi Mir Hasan, Iqbal s’installe à Lahore en 1895 pour y entreprendre des études universitaires. Lahore était devenu à cette époque un grand centre intellectuel, et c’est dans cette ville qu’il sera initié à la littérature et à la pensée occidentales, notamment grâce à sa rencontre avec Sir Thomas Arnold.
À partir de 1905, il séjourne pendant trois ans en Europe. Étudiant à Trinity College à Cambridge, puis en Allemagne, professeur d’arabe à l’université de Londres, Iqbal profite de son expérience européenne pour rencontrer notamment Bergson et Louis Massignon. Il entretient également des relations proches avec deux femmes : Atiya Faizee, une étudiante originaire du Gujarat, et Emma Wegenast, son professeur de philosophie allemande. De retour à Lahore en 1908, il abandonne la chaire de philosophie et de littérature anglaise qu’on lui offre, pour se consacrer à l’étude du droit, mais surtout à la vie politique de son pays.
Élu à l’assemblée législative du Pendjab en 1927, Iqbal se fait le défenseur de l’idée d’un État musulman dans le Nord-Ouest du sous-continent indien, en qualité de président de la session annuelle de la Ligue musulmane en 1930. Il contribuera quelques années plus tard par son influence à la naissance de l’État du Pakistan. Dès lors, la Ligue musulmane considère Iqbal comme son théoricien. Il assiste en 1932 à la conférence de la table ronde, à Londres, en vue d’établir un projet de constitution pour l’Inde. Il écrit une lettre au célèbre historien Akbar Shah Khan Najibabadi au sujet de la notion de califat.
Son œuvre poétique, composée en ourdou et en persan, est remplie de l’exaltation des gloires passées de l’Islam, de réactions contre le conservatisme soporifique des classes dirigeantes et surtout contre les doctrines négatives et mystiques[réf. souhaitée] qui, reprises selon lui dans le Védanta et le christianisme, ont amené l’Inde aux portes de l’humiliation[réf. souhaitée].
Son œuvre maîtresse est sans aucun doute Reconstruire la pensée religieuse de l'Islam. Cette œuvre, traduite en français par Eva de Vitray-Meyerovitch (1909-1999), fait un état des lieux de la pensée musulmane et de son apport à la pensée universelle. Iqbal y met en parallèle les théories de différents penseurs musulmans et occidentaux. Il y évoque à quel point les penseurs musulmans ont été influencés par la pensée grecque, qu'ils ont largement contribué à transmettre à l'ensemble de l'Europe. Il y « reconstruit » la pensée religieuse dans une optique dynamique créatrice et heureuse, défendant la nécessité de l'ijtihad (effort d'interprétation) et d'adapter l'Islam aux contextes présents.
Pour le physicien Pervez Hoodbhoy, Mohamed Iqbal s'oppose en fait à la science moderne et ses écrits démontrent selon lui sa méconnaissance des théories scientifiques qu'il critique, comme la théorie de la relativité. Dans ses écrits, Iqbal appelle à se méfier de la pensée rationnelle et à privilégier une réflexion basée sur la spiritualité venant du « cœur ». Il exprime dans plusieurs de ses poésies sa critique de la raison : « La Foi révèle la vérité, la raison cache la vérité » (Aql-o-Dil, 1905) ou de la liberté de conscience « La liberté de pensée est l'invention du diable » (Azadi-e Afkar, 1935). Dans le premier chapitre de Reconstruire la pensée religieuse de l'Islam, il défend que la religion est plus désireuse d'atteindre la vérité que la science.
Communautarisme et nationalisme
Durant ses jeunes années, Iqbal vante d'abord dans ses poésies une Inde unie et universelle, où les divisions religieuses sont reléguées au second plan, à l'opposé de la théorie des deux nations qui mènera à la partition des Indes et la création du Pakistan en 1947. Dans Tarana-e-Hindi (hymne de l'Hindustan, 1904), il y déclame notamment « Nous diviser est contraire à notre religion. Nous sommes des Indiens, et l'Hindustan est notre patrie ». Durant les décennies suivantes, ses poésie sont au contraire empruntes d'un suprémaciste musulman (Bal-e-Jibril en 1935 et Zarb-e-Kalim en 1936 notamment), à travers son concept de Mard-e-Momin (homme croyant) ou de Khuda Mard (homme de Dieu), un surhomme dérivé du concept nietzschéen, mais sous la forme d'un croyant islamique parfait, intellectuel et actif pour transformer le monde.
Iqbal s'oppose pourtant dans un premier temps au nationalisme, contraire selon lui au message universel de l'islam tendant à faire disparaître les distinctions basées sur la couleur, la caste ou l’origine sociale. Alors qu'il s'engage en politique, il abandonne cependant l'idée d'une Inde unie au profit de la défense des intérêts musulmans, de l'établissement d'un système islamique et de la séparation avec les hindous. Il défend notamment le système d'électorat séparé selon la religion et s'oppose aux idées de certaines théologiens islamiques comme Hussain Ahmed Madani, qui estiment que les musulmans n'ont pas besoin d'un État séparé pour pratiquer la religion. Lors de son discours Allahabad du 29 décembre 1930, il formalise l'idée d'un nationalisme musulman et la formation d'un pays séparé. Il déclare notamment : « la construction d'une république sur des bases nationales [une république indienne laïque], si cela implique la disparition du principe islamique de solidarité, est tout simplement inconcevable pour un musulman. ».
V. S. Naipaul a un jugement sévère sur Iqbal en tant que penseur politique. Il le met en effet au nombre des responsables de la Partition des Indes qui fit plusieurs centaines de milliers de morts et il voit en lui un réactionnaire islamique inconséquent. Pour Naipul : « Ce que dit confusément Iqbal, c'est que les musulmans ne peuvent vivre qu'avec des musulmans. (…) Cela implique que l'univers parfait (…) est purement tribal, soigneusement découpé, chaque tribu dans son coin. Vision parfaitement chimérique. Ce qui en réalité sous-tend cette revendication d'un Pakistan et d'une république musulmane, et qui n'est pas spécifié, c'est le refus par Iqbal de l'Inde hindoue. »
Blasphème et violence religieuse
Mohamed Iqbal a soutenu l'interdiction du blasphème contre l'islam et la condamnation à mort des « blasphémateurs ». Dans les années 1920, il participe au mouvement réclamant des sanctions contre Mahashe Rajpal, un éditeur hindou basé à Lahore qui publia une apologie du prophète Mahomet (Rangila Rasul), qui utilisant un ton ironique se révèle être une critique de la vie maritale du fondateur de l'islam. Quelques années plus tard, et après avoir été innocenté par la justice coloniale du Raj britannique, Rajpal est assassiné par Ilm-ud-din. Mohamed Iqbal se réjouit du meurtre de l'éditeur et alors que l'assassin est condamné et exécuté par les autorités du Raj, il participe à ses funérailles où il prononce un discours devant la foule, dont l'une des paroles est restée célèbre : « Ce jeune homme illettré nous a surpassés, nous les hommes instruits ».