Max Delbrück (4 septembre 1906 - 9 mars 1981) est un biophysicien germano-américain, colauréat avec Alfred Hershey et Salvador Luria du prix Nobel de physiologie ou médecine en 1969. Il est considéré comme un des fondateurs de la biologie moléculaire.
Enfance et début de carrière en Allemagne
Max Ludwig Henning Delbrück est né à Berlin. Il est le septième et dernier enfant de Hans Delbrück, historien professeur d'histoire à l'université Humboldt de Berlin — qui fit partie de la délégation allemande lors du traité de Versailles-, et de sa mère Caroline Thiersch, fille d'un professeur de chirurgie et petite-fille du chimiste Justus von Liebig. Il grandit dans la banlieue aisée de Berlin, Grunewald, où résidaient nombre de savants et de lettrés. Il se lie d'amitié avec le chimiste Karl Friedrich Bonhoeffer. Très tôt il manifeste un goût pour les mathématiques et surtout pour l'astronomie.
Après ses études secondaires à Grunewald, il part étudier l'astronomie à Tübingen en 1924. Il arrête d'abord ce cursus pour intégrer — gratuitement — l'établissement de son père ; insatisfait il va à l'Université de Bonn, puis à l'université de Berlin. Revenu à Berlin pendant l'hiver 1925, il occupe un poste d'assistant dans un observatoire ; les colloques auxquels il assiste lui font rencontrer Max Planck, Albert Einstein, Walter Nernst et Max von Laue ; au début de 1926 il assiste à un séminaire d'Heisenberg. L'été 1926 il rejoint l'université de Göttingen, où il restera trois ans et où il fera la connaissance d'étudiants comme Victor Weisskopf, Maria Mayer et Edward Teller. À cette époque il délaisse l'étude de l'astrophysique pour étudier la physique théorique. Il suit les cours de David Hilbert, de James Franck, de Max Born et de Paul Ehrenfest. En 1928, il occupe un poste d'assistant de Max Born et publie son premier article. Il échoue à ses examens une première fois. Le choix initial du sujet de sa thèse de doctorat — les novæ — lui permet de rencontrer Pascual Jordan, Eugene Wigner et Walter Heitler. En 1929, il publie un court article apportant la preuve mathématique d'un théorème développé par Widmer. À cette époque il se lie d'amitié avec le philosophe Werner Brock.
En 1929, avant l'obtention de son doctorat, il part étudier à Bristol, alors un haut-lieu du développement de la physique. Y restant un an et demi, il étudie avec John Lennard-Jones et sympathise avec Cecil Frank Powell, Patrick Blackett, Paul Dirac et H. W. P. Skinner.
Une bourse de la fondation Rockefeller pour les années 1931 et 1932 lui permet d'aller étudier d'abord au Danemark puis en Suisse. De février 1931 jusqu'à l'été 1931, il est à Copenhague dans l'institut de Blegdamsvej où exerce Niels Bohr. Il s'y lie d'amitié avec George Gamow et y retrouve Victor Weisskopf. Sa thèse de doctorat sur le lithium, conduite sous la direction de Max Born et W. Heitler, est entre-temps acceptée par l'université de Göttingen. Dans l'hiver 1931-1932 il part à Zürich six autres mois pour étudier sous la direction de Wolfgang Pauli.
Lors de ces séjours il publie deux articles en 1930 et 1932.
Après six autres mois à Bristol, il retourne en septembre 1932 à Berlin, où il intègre l'équipe d'Otto Hahn à l'Institut de Chimie Kaiser-Wilhelm. Il y travaille surtout avec Lise Meitner (qui mettra plus tard en évidence la fission de l'uranium). Delbrück a choisi ce poste pour sa proximité géographique avec l'Institut de Biologie du même nom : le 15 août 1932 une conférence inaugurale de Bohr, ouvrant un congrès international de luminothérapie, l'avait déterminé à s’intéresser à la biologie. Lors de cette conférence intitulée Vie et lumière, Niels Bohr, dont le père était biologiste, avait appelé à trouver pour la biologie un principe de complémentarité tel que développé dans le champ de la physique ; cela sous-tendra dorénavant tout l'effort de recherche de Delbrück.
Avec Meitner et Hahn, il est sollicité pour ses connaissances en physique théorique en lien avec la radioactivité ; il publie quelques articles (il met en évidence un phénomène appelé Delbruck scattering). À partir de 1934, Delbrück organise à son domicile de Grunewald des discussions informelles réunissant cinq à six physiciens auxquels s’adjoignent des biologistes comme Karl Zimmer et le généticien russe, Nicolai Wladimirovich Timoféeff-Ressovsky. Ce dernier, en poste à l'Institut de recherche sur le cerveau Kaiser Wilhelm à Berlin-Buch, travaille sur les changements génétiques induits chez la drosophile par une exposition à différentes radiations d'après une méthode inventée par le biochimiste américain Hermann Joseph Muller (Muller est venu travailler avec Timoféeff en 1932). Delbrück, Timoféeff et Zimmer publient en 1935 un article où l'on trouve déjà ce qui sera appelé le modèle de Delbrück. Cet article, connu sous l’appellation de « pamphlet vert », ou encore de « Three man work », et paru dans une modeste publication, ne connaîtra une vaste audience qu'après que Schrödinger en fit état dans une série de conférences réunies en un livre en 1944, « Qu'est-ce que la vie ? » qui s'en était d'ailleurs inspiré. Bien que l'interprétation de ce travail se soit ultérieurement révélée incorrecte, il montra que l'étude des gènes était possible avec les outils de la physique. Cet article fut plus tard important pour Delbrück : porté à la connaissance de la fondation Rockefeller, il facilita l'obtention d'une bourse.
En 1935 il contribue à un livre de Lise Meitner.
En 1936 Delbrück et Timoféeff publient dans Nature.
Delbrück n'arrive pas à accéder à un poste de professeur, alors conditionné par l'obtention d'une thèse d'habilitation. Cela s'explique par le manque d'enthousiasme qu'il manifeste de façon répétée à l'égard de l'idéologie nazie. Par ailleurs il est témoin des départs à l'étranger de chercheurs comme Einstein, Max Born et James Franck. Dès 1936 devoir quitter le pays devient une évidence pour lui.
En 1937 Jeanne Mammen fait son portrait (Delbrück lui prodiguera aide et soutien pendant la guerre et après).
Le 8 février 1937, Delbrück sollicite l'aide de la fondation Rockefeller ; par un courrier de juin, la fondation lui accorde une bourse d'une durée d'un an. Ayant par ailleurs obtenu de Hahn et de Meitner l'assurance d'être réintégré à son retour des États-Unis, alors toujours envisagé comme possible, Delbrück embarque pour New-York où il arrive en septembre 1937. Il arrive à Pasadena à la mi-octobre.
Il choisit de partir travailler aux États-Unis au département biologie du California Institute of Technology, où Morgan conduit ses travaux sur la Drosophile. Mesurant le temps qu'il lui faudrait pour devenir un bon drosophiliste, et ce, malgré l'aide reçue par Alfred Sturtevant et Calvin Bridges, et doutant de trouver par ces travaux un lien entre physique et biologie, il choisit, à la suite de sa rencontre avec Emory Ellis, d'étudier les bactériophages jugés plus propices à ses recherches — en 1937 les termes de gène, phage, et protéines n'étaient pas clairement distincts. Delbrück les voit comme les atomes de la biologie. Au vu de ces travaux, la fondation Rockefeller décide de renouveler pour un an la bourse attribuée à Delbrück. En 1939, il est coauteur avec E. L. Ellis d'un article intitulé « The growth of bacteriophage » dans lequel ils démontrent que les virus se dupliquent en une étape, plutôt que de manière exponentielle comme le font les organismes cellulaires.
La bourse de la fondation Rockfeller doit prendre fin en septembre 1939. Dès février 1939 toutefois, Delbrück, inquiet du développement de la situation en Europe, fait savoir à la fondation Rockefeller son souhait de rester aux États-Unis ; en juin, par un nouveau courrier, il sollicite une aide pour trouver du travail. Quand la guerre éclate en septembre, Max Delbrück, qui vit alors dans des conditions très précaires, n'a aucune proposition ferme d'engagement. Le 21 décembre 1939, Francis Slack, qui avait appuyé sa candidature, fait savoir à Delbrück qu'il est engagé à l'université Vanderbilt de Nashville sur un poste de simple enseignant en physique : Delbrück, qui bénéficie d'un statut de résident étranger, prend ses fonctions en janvier ; il y restera de 1940 à 1947. Parallèlement à ces fonctions, il poursuit ses recherches en génétique. Peu de temps après sa prise de fonction, il demande et obtient la jouissance d'un laboratoire, doté d'un matériel rudimentaire, mais proche de son lieu de travail. Il conduit ses expériences sur les phages, un champ de recherche alors peu pratiqué, suivant une procédure qui sera qualifiée de one-step growth experiment. À cette époque le travail se fait avec l'aide d'un microscope optique (le microscope électronique ne sera utilisé qu'à partir de 1943 par Delbrück).