Les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata sont des répressions sanglantes qui suivent les manifestations nationalistes, indépendantistes et anticolonialistes survenues le 8 mai 1945 dans le département de Constantine pendant la colonisation française de l'Algérie. Ces évènements se déroulent pendant le mandat du président du gouvernement provisoire de la République française Charles de Gaulle. Ils durent sept semaines et prennent fin le 26 juin 1945.
Pour fêter la fin des hostilités de la Seconde Guerre mondiale et la victoire des Alliés sur les forces de l'Axe en Europe, un défilé est organisé. Les partis nationalistes algériens, profitant de l'audience particulière donnée à cette journée, appellent à des manifestations pour rappeler leurs revendications. Celle de Sétif est conduite par les nationalistes du Parti du peuple algérien (PPA), qui demandent l’autonomie depuis 1943, et exigent la libération de leur leader, Messali Hadj. Les manifestations sont autorisées par les autorités à la condition que seuls des drapeaux français soient agités. À Sétif, après des heurts, un policier tire sur Bouzid Saâl, un scout musulman âgé de 26 ans, tenant un drapeau de l'Algérie, et le tue, ce qui déclenche plusieurs émeutes et actions meurtrières des manifestants, avant que l'armée n'intervienne.
Il y a cent deux morts parmi les Européens. Le nombre des victimes algériennes, difficile à établir, est encore sujet à débat quatre-vingt ans plus tard. Les autorités françaises de l'époque fixent le nombre de tués à 1 165 (rapport du général Duval). Le gouvernement algérien reprend, par la suite, le nombre de 45 000 morts avancé par le Parti du peuple algérien. En juillet 1945, devant l'Assemblée, le parti communiste algérien demande au ministre de l'Intérieur d'annoncer 15 000 victimes. Les estimations récentes des historiens vont de 5 000 à 30 000 morts.
Commémorée chaque année en Algérie, « la tentative insurrectionnelle avortée de 1945 a servi de référence et de répétition générale à la Toussaint rouge de 1954 » et même de « premier acte de la guerre d'Algérie ». L'ambassadeur de France en Algérie, dans un discours officiel à l'université de Sétif en février 2005, a décrit cet événement comme une « tragédie inexcusable ».
La mise en œuvre des principes de la révolution nationale et des lois du régime de Vichy en Algérie, en particulier par Weygand, avait concouru à y maintenir l'ordre colonial. Mais, avec le débarquement américain en novembre 1942, les conditions politiques changent. L'entrée en guerre de l'Afrique du Nord aux côtés des Alliés qui se prépare se traduit par une importante mobilisation : 168 000 Français d'Afrique du Nord sont mobilisés, soit vingt classes. La population d'Européens en Afrique du Nord étant à cette époque de 1 076 000 personnes, l'effectif sous les drapeaux en représentait 15,6 %, soit une personne sur six ou sept. Il faut donc souligner la faiblesse des effectifs laissés sur place.
Pour la première fois est appliquée la conscription aux musulmans qui jusqu'alors en étaient dispensés, ce qui en conduit environ, sur quelque sept millions, 150 000 sous les drapeaux. Ferhat Abbas, dirigeant des Amis du manifeste et de la liberté, demande que les musulmans qui s'apprêtent à entrer en guerre soient assurés de ne pas rester « privés des droits et des libertés essentielles dont jouissent les autres habitants de ce pays ».
Le 7 mars 1944, le Comité français de libération nationale adopte une ordonnance attribuant d'office la citoyenneté française, sans modification de leur statut civil religieux (qui était considérée comme une apostasie de l'islam par l'association des oulémas lors de la décennie précédente), à tous les indigènes disposant de décorations militaires et de divers diplômes tels que le certificat d'études, etc. En 1945, environ 62 000 combattants en bénéficient, ce qui suscite diverses oppositions dans certains milieux européens en Algérie. Les dirigeants nationalistes algériens espèrent alors beaucoup de la première réunion de l'Organisation des Nations unies à San Francisco le 29 avril 1945.
Messali Hadj, chef du principal mouvement nationaliste algérien, le Parti du peuple algérien, interdit, reste quant à lui emprisonné et c'est le 1er et le 8 mai 1945 que plusieurs manifestants ont appelé à sa libération.
Mouvement nationaliste algérien
Le 11 mars 1937, Messali Hadj fonde le parti nationaliste Parti du peuple algérien (PPA), qui réclame l'indépendance. À Guelma, dès le mois d'avril 1937, Messali Hadj rassemble 600 partisans lors d'une réunion publique. En 1939, Guelma comptait une section PPA, composée essentiellement de très jeunes hommes qui diffusaient le journal messaliste El Ouma.
Le 14 août 1941 est adoptée la charte de l'Atlantique, une déclaration solennelle de Franklin Delano Roosevelt qui appelle à respecter « le droit qu'ont tous les peuples de choisir la forme de Gouvernement sous laquelle ils entendent vivre », qui est largement commentée dans les milieux nationalistes[réf. nécessaire].
Dès l'été 1943, les services de renseignement alliés et français constataient que l'Algérie était au bord de l'explosion. Un rapport du Psychological Warfare Branch (PWB), portant sur la période juillet-septembre 1943 et que relate l'historien Alfred Salinas dans son ouvrage Les Américains en Algérie 1942-1945 (L'Harmattan, 2013, p. 370), fait état des observations recueillies dans le Constantinois par un informateur français qui écrit notamment : « Les sentiments anti-alliés dominent maintenant très nettement chez les Arabes et la proportion des agitateurs ne cesse de grandir. Le sabotage pour créer des mécontents continue de plus belle dans les douars où aucune surveillance n'est opérée. Le ravitaillement est toujours aussi lamentable […] il y a collusion pour envoyer à l'Armée des êtres mal formés, des estropiés. Les éléments sains restent chez eux. L'insoumission devient une règle. Toute cette contrée est acquise à Ferhat Abbas et professe maintenant les idées de son chef. Elle oppose aux décisions de l'autorité une résistance passive et quelquefois active. Les gendarmes et les autorités sont exécrées, les Européens deviennent des ennemis ouverts […], les vols se succèdent, le marché noir reprend une ardeur inaccoutumée, en un mot on distingue les signes précurseurs d'un mauvais état moral de ces populations jusque-là assez calmes ».
À cette période, Ferhat Abbas réunit toutes les forces politiques algériennes (élus, membres du PPA et oulémas) autour d’un projet politique commun : le manifeste du peuple algérien. Le 17 janvier 1943, se réunissent à Alger, chez l’avocat et homme politique Ahmed Boumendjel, des personnalités représentant le PPA comme Lamine Debaghine et Asselah Hocine, des membres de l’association des oulémas comme Larbi Tébessi et Ahmed Taoufik El Madani, des représentants des élus musulmans comme le docteur Abdennour Tamzali, Ghersi Ahmed et Cadi Abdelkader et le président de l'Association des Étudiants Musulmans d'Afrique du Nord (AEMAN) Mohammed el Hadi Djemame. Ferhat Abbas fut chargé d'écrire le texte du manifeste, qu’il rédigea à Sétif, dans une pièce au-dessus de sa pharmacie. Messali Hadj, par l'intermédiaire de messagers, approuve le manifeste publié le 10 février 1943, il y ajoute un additif pour la « constituante souveraine » en avril-juin 1943. Les AML (Amis du Manifeste des libertés) sont créés en mars 1944 pour le défendre, et appelleront aux manifestations du 8 mai 1945.
Le 14 avril 1945, à Guelma, ont lieu des réunions privées entre colons à la caisse agricole pour la création d'une milice armée illégale. Des armes sont distribuées aux 176 colons miliciens, ainsi que 23 véhicules et les camions du minotier Marcel Lavie sont mis à leur disposition par le sous-préfet André Achiary. Le 15 avril 1945, le bureau des AML organise un repas à l'hôtel grand Orient de Mohamed Reggi, où Ferhat Abbas soutient Mohamed Reggi pour représenter les musulmans aux futures élections locales.
Au printemps 1945, l'ambiance est tendue parmi la population européenne où circulent des bruits alarmistes prédisant un soulèvement musulman, d'autant que l'Algérie connaît depuis quelques mois une situation alimentaire catastrophique, résultat de l'absence de presque tous les hommes valides. Messali Hadj, principal dirigeant du Parti du peuple algérien (PPA), est déporté à Brazzaville le 23 avril 1945. Le PPA organise le 1er mai, dans tout le pays, des manifestations qui se veulent pacifiques et sans armes, et pour la première fois est brandi un « drapeau algérien ». Les manifestations se passent dans le calme sauf à Alger et Oran où ont lieu des affrontements avec la police ; la répression est brutale et fait plusieurs morts, deux à Alger et un à Oran. Quelques jours plus tard, c'est l'annonce de la reddition allemande et de la fin de la guerre : des manifestations sont prévues un peu partout pour le 8 mai.