Le massacre du 14 juillet 1953 à Paris est un événement qui voit la police française tirer intentionnellement et sans sommation, causant 7 morts à la fin d'un défilé autorisé, organisé par le Parti communiste français (PCF) et la Confédération générale du travail (CGT) pour célébrer les « valeurs de la République », à l'occasion de la fête nationale française.
Survenu un an avant le début de la guerre d'Algérie le 1er novembre 1954, il fait partie des « massacres à Paris » dont le massacre du 6 février 1934 (15 morts), le massacre du 17 octobre 1961 (de 7 à plus de 200 morts, selon les différentes estimations) et le massacre de Charonne (9 morts le 8 février 1962).
L'année précédente, la manifestation du 28 mai 1952 avait causé la mort de trois manifestants à Paris, s'ajoutant au trois décès des manifestations du 23 mai en province, soit un total de six morts en cinq jours, tandis que les graves événements au Maroc et en Tunisie ont causé de cent à trois cent smorts en décembre, selon les historiens.
Le 14 juillet 1953 à Paris, entre 10 000 et 15 000 personnes défilent dans les rues, dont la moitié au sein d'un important cortège algérien de 6 000 à 8 000 personnes mené par le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), dont les manifestants portent des costumes, selon les photos conservées aux archives. Jusque-là sans incident, le défilé tourne au drame lorsque les derniers manifestants rejoignent la place de la Nation. En quelques dizaines de minutes, des dizaines de coups de feu visent le cortège du MTLD .
Par la suite, pendant 14 ans, le pouvoir interdit de manifester le 1er mai et le 14 juillet, jusqu'au défilé du 1er mai 1968. Cet événement marque aussi la fin des défilés populaires organisés lors de la fête nationale dans la capitale. Après les premiers ouvrages entièrement consacrés à cet événement au début des années 2000, puis sa commémoration en 2017, la mairie de Paris appose une plaque commémorative sur un édifice de la place de l'Île-de-la-Réunion.
Immigration algérienne en forte hausse
L'immigration algérienne progresse fortement juste après la Seconde Guerre mondiale. La population Nord-Africaine dans l'Hexagone était estimée à 50 000 en 1946 et 400 000 en 1952, soit huit fois plus en six ans. Presque exclusivement ouvrière et masculine, elle travaille principalement dans le bâtiment et la métallurgie, mais est accusée de participer à « des trafics plus ou moins honteux » et d’accroître la criminalité car une partie de la presse diffuse des discours racistes du type « leur moralité est sujette à caution. […] Ils n’ont pas le sens des responsabilités, leur insouciance, leur fatalisme dans ces mines, ces aciéries où, de toutes parts, la mort guette les travailleurs, peuvent déterminer les pires catastrophes ».
Participation du MTLD aux défilés populaires
Depuis 1936, avec une interruption sous Vichy et l'occupation allemande, le Parti communiste français (PCF), la Confédération générale du travail (CGT) et divers mouvements proches comme la Ligue des droits de l'Homme organisent à Paris, un défilé pour célébrer les « valeurs de la République » le jour de la fête nationale.
Depuis 1950, les indépendantistes algériens du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), dirigé par Messali Hadj, prennent part au défilé, malgré leurs divergences avec les communistes français, qui sont favorables à l'indépendance de l'Algérie et participent aux grèves de 1949-1950 contre la guerre d'Indochine. L'historien Emmanuel Blanchard rappelle que lors des manifestations du début des années 1950, il était « difficile de distinguer, parmi ces manifestants, les sympathisants communistes des messalistes ». Sous l'impulsion d'André Tollet, la CGT a créé en 1949 une "commission Afrique du Nord", à la direction de laquelle sont représentés, à parité, des communistes et des responsables CGT militants du MTLD, comme Abdelhamid Benzine, en région lyonnaise, Ahmed Oudjedi-Damerdji dans le Nord-Pas-de-Calais et Bachir Boumaza, en région parisienne.
La journaliste communiste Madeleine Riffaud, en couple avec Roger Pannequin, en charge des immigrés à la direction du PCF, se rapproche du MTLD, plébiscitée qu'elle est par ses militants dans les réunions à Saint-Denis et près de la place de la République, et se lance dans une grande enquête sur la condition des travailleurs algériens en France. Forte d'« une grande réputation » sur le sujet, elle signe un reportage titré « Un 1er Mai historique », quand « L'Algérie aux Algériens » figure sur ses banderoles du MTLD le 1er mai 1951. La partie « algérienne » des défilés va jusqu'à atteindre le tiers, voire la moitié, du défilé du 1er mai 1953, selon les estimations.
Messali Hadj avait créé en 1946 le MTLD afin de servir de couverture légale au Parti du peuple algérien, organisation indépendantiste interdite en 1939, qui compte 20 000 militants en Algérie et 5 000 en France métropolitaine en 1953. Ses revendications concernent aussi la Métropole : égalité salariale, légalisation des fêtes musulmanes, voyage annuel en Afrique du Nord.
Alors que les Vietnamiens combattant la guerre d'Indochine participaient aux manifestations en ce sens du PCF et de la CGT, qui s'étendaient aux dockers à Oran ou Casablanca, une partie des Algériens de France étaient les seuls à recourir à des cortèges indépendants pour leurs revendications politiques. Ce militantisme étant sévèrement réprimé, comme celui contre la guerre d'Indochine, par des interdictions de manifestations, des contrôles policiers et des rafles, participer à ces cortèges indépendants devient un défi pour le MTLD, même s'il est en désaccord avec leurs organisateurs. Il décide alors de participer, avec ses propres revendications, aux manifestations lors de deux dates symboliques en France : le 1er mai et le 14 juillet.
Trois années de répression du militantisme algérien
En septembre 1950, 3 000 Algériens manifestent devant l'imprimerie de la Société nationale des entreprises de presse située rue Réaumur contre la non-parution du journal L'Algérie Libre. La préfecture de police annonce l'interpellation de 1 127 manifestants . En décembre, une trentaine d'Algériens attaquent le commissariat de police de Belleville à la suite de l'arrestation de deux des leurs.
En avril 1951, une manifestation du MTLD est interdite et les forces de l'ordre y font plusieurs blessés, arrêtant 150 Algériens. L'événement est couvert par la journaliste Madeleine Riffaud, qui suit tout particulièrement, depuis quelques mois, la question des immigrés à la La Vie Ouvrière (CGT) avec son compagnon de l'époque Roger Pannequin, comme elle un ex-héros de la Résistance, responsable de la MOI au PCF. Elle se rapproche du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) de Messali Hadj, plébiscitée qu'elle est par ses militants dans les réunions à Saint-Denis et près de la place de la République, s'intéresse à la condition des travailleurs algériens en France puis se lance dans une grande enquête sur le sujet.
Le 1er mai, d'importants cortèges algériens sont observés à Douai, Lens, Lille et Valenciennes et bien sûr Paris, où le MTLD défile pour la deuxième fois sous forme de rangs autonomes, mais comme l'année précédente dans la manifestation générale. Sur les banderoles un mot d'ordre : « L'Algérie aux Algériens ». Madeleine Riffaud, qui « commence alors à avoir une grande réputation », signe un reportage titré « Un 1er Mai historique »
Le drapeau algérien est brandi, entraînant l'intervention des forces de l'ordre, qui cause 68 blessés, des centaines de personnes étant arrêtées, suivies d'une rafle — terminologie policière couramment utilisée à l’époque — d'ouvriers algériens à la salle Wagram.