Un martyr dans le christianisme (du grec ancien μάρτυς / mártus, « témoin ») est une personne qui subit un martyre, c'est-à-dire un supplice destiné à la faire renoncer à sa foi, et qui accepte la mort plutôt que d'abjurer.
À l'origine, cette notion appartient à la terminologie du christianisme primitif. Au Moyen Âge, la forme « martre » était également utilisée. On la retrouve dans le nom de « Montmartre », le « mont des Martyrs ».
Reprenant la tradition judéo-hellénistique des Macchabées, les martyrs constituent avant tout la grande majorité des premiers saints. C’est en fait autour de leur culte que s’est formé celui des saints. Cet engouement, qui se développe dès le IIe siècle durant le temps des persécutions, s’explique par la position qu’ils occupent au sein de la communauté chrétienne : ils sont ceux qui ont souffert pour elle, qui lui ont donné une légitimité par leurs sacrifices. De même, prises une à une, les différentes communautés chrétiennes éparpillées dans l’Empire romain acquirent, à titre individuel, une légitimité supplémentaire aux autres, un certain prestige, quand elles comptaient dans leurs rangs un martyr. L’acquisition de cette légitimité s’explique par la portée et la signification de cet acte : si l’homme fuit instinctivement toute douleur, il peut par contre s’y exposer de lui-même et « témoigner alors de la puissance de sa foi », persuadé que ce qui l’attend après cette extrême douleur est un monde meilleur, donnant alors corps et puissance à la doctrine chrétienne. Ainsi, le martyre a des conséquences à deux niveaux, l’un plus restreint, dans une communauté, et l’autre beaucoup plus large, pour le christianisme. L’étymologie de leur nom, signifiant « témoin », prend alors tout son sens puisque par leurs sacrifices ils deviennent les « témoins du Christ », le relais de ce qu’il a commencé dans sa vie. Ces sacrifices en font également « les fidèles les plus chers à Dieu, les chrétiens parfaits, ceux en qui s’était manifestée la grâce ».
Les martyrs sont les saints les plus importants de la foi catholique, d’une part car c’est par eux que le « culte des intercesseurs a commencé » et d’autre part parce qu’ils sont « unis au Christ avant tous les autres ». De plus, leur position de « héros chrétiens par excellence », de « représentant des grandes attitudes morales », les amène à être des exemples à suivre. Ils révèlent les valeurs considérées comme importantes par la société catholique, à un moment donné. Ceci est d’autant plus vrai que
« la nouvelle procédure de canonisation mise en place au début du XVIIe siècle […] renforce l’uniformisation des critères communément admis. Tous les serviteurs de Dieu sont soumis à un examen identique, qui n’a pas pour objet de mettre en lumière leur originalité, mais leur conformité à des archétypes dominants. Ces archétypes façonnent les mentalités religieuses. On suppose qu’ils sont, en retour, susceptibles de les révéler. »
Enfin, le martyr est celui qui, par les souffrances qu’il endure, témoigne de sa foi. Un protomartyr est le premier martyr d'un pays, ou d'un ordre religieux : exemples saint Étienne, premier martyr ou protomartyr de la chrétienté, ou saint Laurent Ruiz, protomartyr des Philippines.
La dimension du martyre se retrouve chez les franciscains dans leur règle Regula non bullata de 1221. Elle a pour objectif notamment de soutenir les chrétiens vivant en Terre d’Islam par la prédication et de convertir les Sarrasins.
Les martyrs chrétiens célèbres comptent saint Pierre, crucifié la tête en bas sous l'empereur Néron (64), saint Paul, décapité la même année, ou saint Barthélemy, écorché vif, ou encore saint Étienne, premier martyr à Jérusalem, lapidé en 35.
Diverses traditions chrétiennes du supplice et de la souffrance
La souffrance occupe une place bien particulière dans la pensée chrétienne. « La tradition chrétienne surtout a donné une signification éminente à la douleur librement consentie comme martyre ou mode d’existence ». Cette douleur serait facteur d’élection : elle mène sur les traces du Christ qui, en faisant don de soi à l’humanité, a laissé une dette immense aux hommes qui ne peuvent la rembourser qu’en le suivant sur le même chemin. Loin d’être considérée comme une obligation contrainte, elle est acceptée et est perçue comme une épreuve spirituelle qui permet de prouver sa foi devant Dieu. Ceux sachant la surpasser se voyant alors ouvrir les portes du Salut. Une certaine tradition chrétienne à certaines époques a fait de la souffrance une sorte de jouissance[réf. nécessaire], ce qui n'est pas d'actualité dans la théologie moderne.
Selon cette conception, le martyr ne se suicide pas, mais accepte les sévices. Les hagiographies anciennes décrivent des martyrs se délectant à l’idée des tortures qu’ils vont subir. Au-delà du texte, le titre de certains tableaux les représentant sont tout à fait significatifs. On peut prendre en exemple le Saint André tressaille de joie à la vue de son supplice de Gabriel Blanchard peint en 1670. Aviad Kleinberg, sur ce sujet, dit que la « mort du martyr est un choix, c’est un acte délibéré, il est la victime passive de la violence des autres, il maîtrise sa destinée et commande dans une certaine mesure les événements, il passe du sacrifié à celui qui sacrifie ». Les bourreaux deviennent eux-mêmes instruments du martyr pour son martyre. Saint Laurent, par exemple, leur commanda de le retourner pour que l’autre côté de son corps soit rôti. Saint Ignace, pour sa part, demande que l'on ne se mette surtout pas entre lui et les fauves qui vont le dévorer, la douleur qu’il en éprouvera étant selon lui le meilleur moyen pour se rapprocher de Dieu.
Selon Jacques Gélis, on peut distinguer deux types de martyr : le martyr dit « rouge » et le martyr dit « blanc ».
Le premier est le plus connu, il est celui qui, en tant qu’individu ayant refusé d'apostasier, subit une « mort-supplice » infligée par la communauté : un supplice public. Michel Foucault, qui utilise le terme de « mort-supplice », la décrit comme « un art de retenir la vie dans la souffrance, en la subdivisant en « mille morts » et en obtenant, avant que cesse l’existence [la souffrance la plus extrême] ».
Le second, moins connu, est celui qui subit des supplices en privé, dans un cadre plus intime. Celui-ci est issu de pratiques qui débutent à la fin du Moyen Âge. Dans un monde où le chrétien vit et évolue sur une terre christianisée, mourir et souffrir pour sa foi ne peuvent plus, ou en tout cas sont beaucoup moins, possibles. Ainsi, le chrétien, ne pouvant plus être atteint par d’autres en raison de sa foi différente, se retourne contre son propre corps et s’inflige lui-même des supplices plus ou moins graves. Car, la douleur qu’ils subissent est un moyen de rédemption qui fait alors du corps un lieu privilégié vers celle-ci. Le chrétien par l’expérience de la douleur, par l’imitation de la Passion du Christ peut se rapprocher du divin. Un ouvrage, Imitation de Jésus Christ, paru au XVe siècle et ayant eu un fort impact, diffuse cette idée, faisant même de la douleur une offrande à Dieu, une preuve d’amour. Cette expérience peut prendre des formes diverses. Ignace de Loyola dans ses Exercices spirituels demande dans un premier temps à l’individu de faire appel à tous ses sens pour se représenter l’Enfer et les souffrances du Christ. Sentir le soufre ou encore la chaleur de l’Enfer sont pour lui autant de moyens de préparer l’esprit, comme on pourrait le faire pour le corps, avec la marche par exemple. Éprouver la douleur passe ensuite par une rigueur de vie touchant l’alimentation, le sommeil ou le corps en lui-même. Le but est de contraindre le corps, et le restreindre dans ces désirs, ces mouvements, son bien-être. Ainsi, celui qui fait l’expérience de la douleur peut porter cilices, cordes ou chaines pour se blesser. Cependant, l’atteinte au corps se fait uniquement en surface, ou dans la chair. Il ne faut pas atteindre les os ou provoquer sa propre mort, le suicide étant un péché grave pouvant mener en Enfer : « Chacun est responsable de sa vie devant Dieu qui la lui a donnée. C’est lui qui en reste le souverain Maître. Nous sommes tenus de la recevoir avec reconnaissance et de la préserver pour son honneur et le salut de nos âmes. Nous sommes les intendants et non les propriétaires de la vie que Dieu nous a confiée. Nous n’en disposons pas ».