Ce Jour-là

Marine la Déguisée

Sainte travestie du Ve siècle

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Marine (ou Marie) de Bithynie, dite Marine la Déguisée et parfois Marin/Marine, est une sainte travestie légendaire chrétienne dont le récit remonte à l'Antiquité tardive, dans le courant des Pères du désert.

Selon la tradition chrétienne catholique, romaine et maronite, elle entre au monastère de Qannoubine, au Liban, sous l'identité masculine de frère Marin, et mène une vie ascétique exemplaire. À la suite de l'accusation de viol par la fille d'un aubergiste ignorant son identité véritable, frère Marin est expulsé du couvent et doit s'occuper de l'enfant. Après sa réintégration et sa mort au couvent, les moines découvrent que c'est une femme durant sa toilette mortuaire et font pénitence de leur injuste accusation.

Sa fête a lieu le 18 juin en Occident, mais on a pu aussi la placer le 17 juillet par confusion avec sainte Marguerite, qu'on nomme aussi Marine. La translation de ses reliques à Venise, ville sous son patronage, est commémorée le 17 juillet. En 1259, un fragment du chef de sainte Marine est déposé dans l'abbaye d'Anchin, dans le nord de la France. Cette relique, offerte par le chevalier Gérard de Jauche, avait d'abord été conservée dans l'église de Gommegnies.

En raison de son histoire, les personnes transgenres chrétiennes se placent sous son patronage.

Origines orientales et tradition dans le christianisme byzantin

La vie de sainte Marine est à l'origine liée au mouvement des pères du désert, en Orient. Les Apophtegmata Patrum forment le premier contexte littéraire connu dans lequel le récit est attesté. Le récit, qui appartient à l'origine plutôt au genre des "récits utiles à l'âme" qu'à celui de la vita proprement dit, est estimé remonter par Marcel Richard, éditeur d'une vie grecque qu'il considère la plus proche de la "Vie primitive", au VIe siècle-VIIe siècle. Nathalie Delierneux, reprenant l'argumentaire de ce dernier, estime que la récit original aurait plutôt été rédigée vers la fin du IVe siècle ou au début du Ve siècle.

La figure appartient, au sein des Apophtegmes, à une série d'autres vies de monachoparthenoi, qui présentent des récits où, de façon similaire, une femme décide, pour des raisons diverses, de se raser les cheveux, de s’habiller en moine et d'entrer dans un monastère pour y vivre parfois sa vie entière sous une identité masculine (Euphrosyne/Smaragda, Pélagie/Pélage, Théodora/Théodoros, Apollinaris/Dorotheus, Hilaria/Hilarion, etc.). Ces récits partagent un grand nombre de motifs, épisodes, et topoi littéraires en commun (par exemple les épisodes de fausse accusation), ce qui invite à penser qu'on a affaire avant tout à un type littéraire. De fait, la réalité historique du personnage n'est pas établie.

Le saint travestissement de Marin/Marine se comprend à l'origine dans l'idéal érémitique des pères du désert, qui prône un refus radical de la société par la solitude, le silence, le don de tous ses biens et le dénuement. On peut à ce titre le rapprocher, dans ce contexte ascétique, des récits de Fous de Dieu comme saint Syméon, ou de récits d'anagnorisis hagiographiques comme celui de saint Alexis, où la véritable identité et la sainteté de la figure ne sont là aussi révélées qu'après sa mort.

Tradition dans l'occident médiéval

La vie se transmet en occident majoritairement via la version BHL 5528, dont on dénombre aujourd'hui 128 témoins. Le plus ancien témoin latin date de la fin du VIIIe siècle. Celle-ci est particulièrement reprise comme exemplum (Tubach, à l'entrée 3380 "Monk girl disguise as (Marina)", compile une douzaine de recueils d’exempla), et est ensuite recopiée à partir du XIIIe siècle dans les grands légendiers des pères dominicains comme le Supplementum hagiographicum (vers 1243) ajouté à l’Abbreviatio in gestis et miraculis sanctorum de Jean de Mailly, le Liber epilogorum in gesta sanctorum (vers 1245) de Barthélémy de Trente, ou le Speculum historiale (composé entre 1244 et 1250, aussi connu sous le titre de Miroir historial) de Vincent de Beauvais (livre XVI, cap. 74-75). Jacques de Voragine, dans La Légende dorée (la première rédaction date de 1265 ) a rédigé sa vie (cap. 79 "de sancta Marine virgine") en compilant Vincent de Beauvais et Barthélémy de Trente. Cette histoire a pu inspirer le récit de travestissement d'Helcana/Helcanor dans le Roman de Cassidorus. On trouve en effet cité la vie de sainte Marine comme récit exemplaire dans le Roman de Marques, dont Cassidorus est l'une des continuations.

La plupart des sources s'accordent sur le déroulement suivant : le père de Marine entre dans un monastère, et elle entre dans le même que lui, en cachant sa féminité et en se faisant par la suite appeler frère Marin. Son père meurt comme moine exemplaire. Sorti avec ses confrères pour affaires, et résidant dans une auberge, frère Marin se trouve accusé d'avoir mis enceinte la fille de l'aubergiste, et est expulsé du monastère, avec pour ordre de s'occuper de l'enfant. Après un temps donné à vivre d'aumônes et de jeûnes, frère Marin est réintégré à la demande des frères. Il meurt après sa réintégration, et on découvre lors de sa toilette mortuaire que son corps est non conforme à son genre déclaré, de sorte qu'il n'a pu être l'auteur de l'agression de la fille de l'aubergiste. Les moines se lamentent d'avoir persécuté une si sainte personne et un certain nombre de miracles sont accomplis sur la tombe de la sainte ou en invoquant son nom.

Variantes suivant les versions

L’Histoire de sainte Marine, texte du Ve siècle en syriaque, indique que son père, un séculier voulant se faire moine, veut d'abord la mettre dans un couvent de vierges, mais la voyant tant pleurer pour rester auprès de lui, il décide de ne pas s'en séparer. Dans la version grecque éditée par Marcel Richard, lorsque le père annonce sa décision de se faire moine, sa fille (qui se nomme ici Marie) lui reproche de se soucier de son propre salut mais pas du sien à elle, et lui propose de rentrer au monastère avec lui, en prenant un habit masculin. Dans la version latine BHL 5528, Marin/Marine a moins de quatorze ans lorsqu'elle rentre au monastère, et son père l'abandonne dans un premier temps, avant de regretter son enfant et de le faire intégrer comme son fils en l'habillant en garçon, la figure se contente ici d'obéir à son père. C'est cette version que reprennent la majorité des sources latines, par exemple Vincent de Beauvais. Jacques de Voragine abrège le récit et indique simplement que le père rentre avec son enfant au monastère. Si la majorité des versions donnent Marine comme prénom de naissance, La version syriaque indique que, comme elle ne voulut pas le quitter, il fait passer sa fille Marie pour un garçon appelée Marine (Marina), nom masculin en syriaque.

Marine aurait vécu vers le Ve siècle au monastère de Qannoubine.

Marie Delcourt, « Le complexe de Diane dans l'hagiographie chrétienne », Revue de l'histoire des religion, vol. 51, no 1,‎ 1958, p. 1-33 (DOI doi : https://doi.org/10.3406/rhr.1958.8774, lire en ligne [PDF]).

Nathalie Delierneux, « Virilité physique et sainteté féminine dans l'hagiographie orientale du IVe au VIIe siècle », Byzantion, Peeters Publishers, vol. 67, no 1,‎ 1997, p. 179-243 (lire en ligne)

Clovis Maillet, Les genres fluides : de Jeanne d'Arc aux saintes trans, 2020 (ISBN 978-2-918682-76-9 et 2-918682-76-4, OCLC 1200808851, lire en ligne).

Évelyne Patlagean, « L’histoire de la femme déguisée en moine et l’évolution de la sainteté féminine à Byzance », Studi medievali, 17, 1976, p. 597‑623.

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