Ce Jour-là

Marche blanche

Manifestation de 300’000 personnes à Bruxelles (Belgique) en 1996 pour lutter contre les actes de pédophilie en Belgique suite à l'affaire Dutroux

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La Marche blanche est à l'origine le nom donné au mouvement de protestation lancé en Belgique par les parents des jeunes victimes de l'affaire Dutroux à l'époque du dessaisissement du juge Connerotte qui enquêtait sur ce dossier et avait arrêté plusieurs pédophiles. Ce mouvement a pris la forme d'une manifestation de plus de trois cent cinquante mille personnes à Bruxelles le 20 octobre 1996 pour lutter contre les actes de pédophilie en Belgique, et dénoncer les dysfonctionnements de la police et de la justice belge.

Il a eu de très importantes conséquences sur les plans politique, judiciaire et policier belges, mais aussi dans le monde car l'appellation « marche blanche » (ou parfois « marche silencieuse ») est entré depuis lors dans le langage courant pour désigner une manifestation pacifique, organisée en réaction à un fait divers et destinée à exprimer la solidarité envers la victime et ses proches.

Depuis 1982, la Belgique, où règnent de fortes tensions communautaires entre flamands et francophones, a vécu plusieurs grandes affaires criminelles ressortant du banditisme ou de la corruption politique qui n'ont pas toutes été résolues mais qui ont chaque fois secoué la population, créé et entretenu un climat de méfiance quant à l'efficacité de l'appareil répressif. La confiance de la population envers les autorités en est sortie affaiblie.

Plusieurs disparitions d'enfants ont, de plus, marqué l'actualité et la population : celles d'Élisabeth Brichet en 1989, de Loubna Benaïssa en 1992, de Kim et Ken Heyrman en 1994. Leur souvenir rejaillit dans les mémoires, rappelé aussi par les médias, lorsque disparaissent Julie Lejeune et Mélissa Russo, An Marchal et Eefje Lambrecks, Sabine Dardenne, puis encore Laëtitia Delhez entre juin 1995 et aout 1996, et que débute, lorsque sont retrouvées les deux dernières de cette liste, l'« affaire Dutroux », du nom du principal accusé de ces six enlèvements.

Organisation de la manifestation

La population est désemparée, assaille les parents d'appels, demandant « ce qu'on peut faire ». Marie-Noëlle Bouzet, la mère d'Élisabeth Brichet, propose à Carine Russo lors d'une conversation privée, une marche pour mobiliser tout le monde, dans l'idée d'une promenade tranquille, « la promenade du dimanche. Quelque chose de très symbolique ». Marie-Noëlle Bouzet en parle à La Libre Belgique, sans préciser ni date ni contenu, le jour même où l'avocat de Marc Dutroux annonce qu'il va demander le dessaisissement du juge chargé de l'affaire Dutroux, Jean-Marc Connerotte, car celui-ci a assisté à un repas organisé en faveur d'une des victimes. Le dessaisissement est accordé par le prononcé de l'arrêt spaghetti, ce qui sera mal accepté par la population et participera à l'emballement des gens pour la marche blanche.

L'idée de la marche devient le titre principal de La Libre, le 27 septembre, et comme toute la presse interpelle les parents des enfants disparues à propos de l'arrêt spaghetti, ceux-ci tirent parti des interviews pour annoncer la manifestation et lancer des appels au calme et à la dignité.

La marche est mise sur pied en treize jours seulement par les parents, totalement novices en matière d'organisation de pareil évènement. Ils obtiennent le soutien de la ville de Bruxelles, de la société nationale des chemins de fer belges, des transports publics bruxellois (métro, trams, bus), des autocaristes du pays, de toute la presse écrite et des médias radiophoniques et télévisuels comme la RTBF et RTL-TVI. Les parents refusent toute récupération politique — un message globalement bien reçu par les partis politiques et les syndicats dont de très nombreux membres sont présents, à titre personnel ou en famille. Deux consignes sont impérativement données :

« Le blanc sera notre couleur, le symbole de nos enfants abîmés et assassinés, de l’innocence trahie, mais aussi d’une société pacifiée. Joignez-vous à nous avec une fleur ou un ballon blanc en signe de reconnaissance. Nous souhaitons que cette marche soit une démonstration de paix et de solidarité envers tous les enfants »

Ce blanc, symbole « de l'innocence trahie, mais aussi d'une société pacifiée », s'appliquera aussi aux vêtements des marcheurs et aux milliers de ballons qui seront lâchés.

Soutien et mise en garde du roi et de la reine

Dès le mois de juillet 1995, les parents de Julie et Mélissa (disparues depuis un mois) se sont adressés au roi Albert et à la reine Paola dans l'espoir d'obtenir leur soutien dans les recherches. Le temps a passé, et la confiance des Belges dans les institutions belges (politiques, judiciaires, policières) a tellement chuté que le roi a accueilli les parents au Palais début septembre 1996et s'est fendu d'un communiqué, le 10 de ce mois-là, par lequel il demandait que toute la vérité soit faite autour des enfants disparus ; cet acte a suscité une polémique sur le plan institutionnel car le roi des Belges n'a pas agi comme le veut la Constitution en étant couvert par le gouvernement

Un mois plus tard, la situation est tellement explosive que le roi des Belges Albert II organise rapidement, le 18 octobre, une table ronde avec responsables politiques et parents des victimes. Dans son discours d'ouverture, en français et néerlandais, retransmis en direct par la télévision puis dans les journaux télévisés du soir, il reconnait que « la mort d'enfants innocents dans des circonstances horribles constitue une véritable tragédie nationale. Je le répète : une clarté totale doit être faite sur ce drame, ses origines et toutes ses ramifications dans un délai raisonnable. La reine et moi sommes convaincus que cette tragédie doit maintenant être l'occasion d'un sursaut moral et d'un changement profond dans notre pays. Cela suppose d'abord, de la part de chaque autorité, une attitude d'humilité et de remise en question ». Tout en rappelant qu'il y a eu un manque d'humanité dans les contacts avec les parents des victimes, tout en les soutenant , le roi appelle aussi au respect des règles démocratiques pour la marche qui va se dérouler deux jours plus tard.

Car le gouvernement est inquiet et redoute une explosion de colère et violence populaires même si le Premier ministre Jean-Luc Dehaene (qui n'a pas jugé bon d'interrompre ses vacances lorsqu'on a découvert les corps de Julie et Mélissa, mortes d'inanition) affirme à la Chambre des représentants que « ces événements nous incitent à réfléchir sur les valeurs que nous souhaitons défendre dans notre société ainsi que sur les moyens que nous devons mettre en œuvre pour protéger ces valeurs ». Il reconnaitra en 2000 dans une interview au Standaard : « Je suis convaincu que les parents auraient pu déclencher une révolution. Absolument. S’ils avaient appelé à la violence, on les aurait suivis ».

Déroulement de la manifestation

La marche se déroule effectivement le 20 octobre 1996 entre la gare du Nord et celle du Midi (les deux principales gares bruxelloises) ; une stricte vigilance est exercée par les organisateurs pour éviter tout débordement. Des parents des enfants assassinées prennent brièvement la parole ; Nabela Benaïssa, évoquant sa sœur Loubna, s'adresse au public en français et en arabe ; Sabine et Laëtitia remercient la foule immense.

L'attitude d'exceptionnelle dignité des parents d'enfants victimes de Marc Dutroux, leur intransigeance aussi calme que résolue devant les manquements des institutions chargées de l'enquête, la médiatisation que la presse unanime leur offre, expliquent le succès physique et moral de cette gigantesque « vague blanche » qui a profondément et durablement secoué toute la société belge.

Le nombre des marcheurs est indéterminable ; outre les habitants de Bruxelles, il y a ceux qui sont venus de la périphérie, de Flandre et de Wallonie en voiture, en train (et si le nombre de billets spéciaux peut être donné, il est impossible de connaitre celui des abonnés habituels ni des enfants qui ne paient pas), en bus régional, en autocar (dont certains sont mis gratuitement à la disposition des manifestants). Le chiffre le plus fréquemment cité est de « plus de 300 000 personnes » ce qui représente un minimum de 3 % de la population belge de l'époque, mais il va jusqu'à 600 000 et même 650 000 individus de tous âges, avec une majorité de femmes et de personnes de 30 à 55 ans. Les photos de presse et les images télévisées prises d'hélicoptère, en tout cas, montrent une foule immense, compacte, occupant toute la largeur des grands boulevards bruxellois. Comme point de comparaison, 300 000 individus auraient donné, à l'échelle française, 2 000 000 de personnes sur l'avenue des Champs-Élysées.

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