Lucien Paul Victor Febvre, né le 22 juillet 1878 à Nancy (Meurthe-et-Moselle) et mort le 25 septembre 1956 à Saint-Amour (Jura), est un historien français.
Professeur au Collège de France où il tient la chaire « histoire de la civilisation moderne » de 1933 à 1949, il est le cofondateur avec Marc Bloch de l'École des Annales et le fondateur de la VIe section de l'École pratique des hautes études, dédiée aux « sciences économiques et sociales », en 1947.
Lucien Febvre intègre l'École normale supérieure en 1899, dans la section des lettres, et passe l'agrégation d'histoire en 1902. Il soutient ensuite une thèse intitulée « Philippe II et la Franche-Comté » en 1911. Dans ce travail, il insiste sur les interactions entre l'économie et la société ainsi qu'avec les représentations mentales, ce qui constitue une manière nouvelle d'aborder l'histoire à une époque où cette discipline est dominée par l'École méthodique et la Revue historique.
Lucien Febvre est nommé professeur à l'Université de Strasbourg en 1919. En 1933, il devient professeur au Collège de France, qui est situé en marge de l'université et qui est davantage tourné vers la recherche et les innovations scientifiques. Il épouse durant l'été 1921 Suzanne Dognon, de dix-neuf ans sa cadette. Elle-même historienne et géographe, formée à l’École normale supérieure des jeunes filles de Sèvres, elle abandonne sa thèse après son mariage afin de se consacrer à sa vie de famille.
Lucien Febvre est d'abord l'homme d'une génération, il a vingt ans en 1898, l'année où parait le manuel fondamental de l'histoire méthodique : l'Introduction aux études historiques de Langlois et Seignobos. L'école méthodique est alors le courant dominant de l'historiographie française pendant la jeunesse de Febvre. Cette école se caractérise par la place centrale du document dans le travail d'historien et la recherche de l'objectivité, ce qui conduit les méthodiques à privilégier les faits.
Lucien Febvre contribue régulièrement à la Revue de synthèse historique, créée en 1900 par le philosophe Henri Berr. Cette revue cherche à combiner les apports des nouvelles sciences sociales comme la sociologie durkheimienne à l'enseignement de l'histoire.
Lucien Febvre entretient une correspondance fournie avec ce philosophe, ainsi qu'avec son jeune collègue (qui a huit ans de moins que lui), Marc Bloch. Il accompagne Henri Berr dans la création d'une collection de livres d'histoire universelle, L'Évolution de l'humanité. Lucien Febvre rédige huit livres pour cette collection.
S'éloignant d'Henri Berr, avec qui il a des désaccords, Lucien Febvre fonde en 1929 avec Marc Bloch les Annales d'histoire économique et sociale , devenues par la suite les Annales, Économies-Sociétés-Civilisations. Les Annales poursuivent la méthodologie de la Revue de synthèse historique, en se concentrant sur les apports de l'histoire économique et sociale, la sociologie et l'anthropologie à l'étude de l'histoire.
La création de cette revue s'est faite dans une période où l'école méthodique perd de son éclat. La population des professeurs à l'Université était vieillissante, ce qui était peu favorable à l'innovation. C'est dans ce contexte que Lucien Febvre lance cette revue, qui s'imposera rapidement au sein de l'historiographie française comme un lieu majeur de discussion d'idées nouvelles.
Il participe en 1930 au troisième cours universitaire de Davos, avec de nombreux autres intellectuels français et allemands. Il fut membre du Comité d'honneur du Centre culturel international de Royaumont. Cofondateur des Annales avec Marc Bloch, frappé par le statut des juifs d’octobre 1940, Febvre à la différence de Bloch manifestait des tendances « pro-européennes » en 1940-41 et sollicita de l’occupant de faire reparaître « les Annales » en zone occupée alors que Bloch s’y opposait. L’autorisation de reparaître sous un autre titre fut accordée, Bloch publiant sous un pseudonyme, et Febvre reçut même en 1942 le soutien du ministre collaborationniste Abel Bonnard. Cet épisode est beaucoup moins évoqué que la tentative de reparution de L’Humanité de 1940 menée par Tréand et Catela, alors que Febvre poussa jusqu’au bout l’envie de survie de sa revue.
À sa mort, Lucien Febvre avait à son actif une œuvre personnelle considérable. Beaucoup de ses ouvrages ont marqué sa génération, que ce soit sa thèse sur Philippe II et la Franche-Comté, mais aussi ses grands livres sur le XVIe siècle, et notamment Le Problème de l’incroyance au XVIe siècle : la religion de Rabelais (1942), qui est considéré par certains historiens comme son chef-d'œuvre, on peut encore citer Un Destin, Martin Luther (1928). Et puis il y a aussi les Combats pour l'histoire (1953), Pour une histoire à part entière (1962)…
L’héritage de Lucien Febvre s’est joué à la fois autour de son œuvre personnelle (donc de ses nombreux ouvrages) mais aussi autour de ses actions en tant qu'historien. Outre son engagement dans la création des Annales, il y a aussi son implication dans l’Encyclopédie française, projet lancé en 1933 par Anatole de Monzie et qui l'occupe une trentaine d'années. Élu en 1943 directeur d'études à la Ve section (sciences religieuses) de l'École pratique des hautes études (chaire Histoire de la Réforme et du protestantisme), il y a créé la VIe section (sciences économiques et sociales) en 1947, à l'origine de l'EHESS, une institution au rayonnement international. De plus, on peut dire que la postérité de Lucien Febvre « ne se décline pas au singulier » comme l'a souligné Bertrand Muller, un spécialiste de Febvre. Elle est en effet indissociable de celle de Marc Bloch et des Annales et donc du renouveau historiographique qui va avec. Donc la question de sa postérité est aussi tout une affaire d’héritage intellectuel et scientifique, d’autant plus que les Annales d'aujourd'hui cherchent à démontrer leur fidélité au projet fondateur.
Febvre et sa conception de l'histoire
Febvre voulait de son vivant rénover le métier d'historien. Pour y parvenir, il fallait tout d'abord selon lui se détacher de l'histoire de la génération précédente (de l'école méthodique), car, d'après lui, « elle n'était plus capable de rendre compte des transformations du monde moderne ». Il a en effet rejeté le déterminisme qu'avait adopté cette école, au profit du possibilisme théorisé par Vidal de la Blache. Il veut donc éliminer une fois pour toutes le recours au déterminisme du milieu naturel pour expliquer l'évolution des sociétés. Ensuite, toujours selon Febvre, il faut aussi privilégier une « histoire-problème » qui fonde ses interrogations avec le présent.
L'histoire qu'il préconise n'est donc pas la description de quelque chose, mais l'explication de quelque chose. Pour mettre en œuvre cette démarche, il faut donc choisir les faits volontairement, les organiser et en tirer quelque chose. Il a donc proposé une nouvelle théorie de la connaissance. Enfin, Febvre a cherché à fédérer les sciences sociales. Pour y parvenir, il prônait une confrontation des disciplines (avec la géographie, la sociologie, l'économie notamment). Febvre a donc cherché à affirmer que l'histoire est une science sociale à part entière, donc une science des sociétés, de l'économie, autant que du politique et de la culture.
Ces caractéristiques de l'histoire paraissent aujourd'hui naturelles, mais à l'époque, les adopter était faire preuve d'une certaine audace, d'où la place primordiale qu'il a acquise dans l'historiographie française. Il faut savoir que cet historien n'a pas toujours été mis en avant. En effet, l'héroïsation récente de Marc Bloch (du fait de son implication dans la Résistance pendant la guerre), s'est faite aux dépens de la postérité de Febvre. Effectivement, comme l'a signalé Philippe Poirrier dans son Introduction à l'historiographie, ces 15 dernières années les historiens ont eu tendance à mettre en avant Bloch et à oublier Febvre. Par exemple, les Annales sont instinctivement associées à Marc Bloch mais pas forcément à Lucien Febvre…
La place de l'histoire et des historiens à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle