Louis Vierne, né le 8 octobre 1870 à Poitiers (Vienne) et mort le 2 juin 1937 à Paris (Seine), est un compositeur français, organiste titulaire du grand orgue de la cathédrale Notre-Dame de Paris, à la console duquel il est décédé. Figure incontournable de l’École française d'orgue au XXe siècle, Louis Vierne a mené une carrière de compositeur, professeur et d’organiste interprète et improvisateur.
Vierne a fait connaître son œuvre et celle de ses maîtres par de nombreux concerts donnés en France et à l’étranger — avec notamment une tournée de 64 récitals aux États-Unis à la fin des années 1920. Pédagogue recherché, au Conservatoire de Paris comme assistant, à la Schola Cantorum ou en privé, il a formé une très grande génération de musiciens qui ont contribué à diffuser son art et ses qualités musicales. Son nom et son œuvre restent associés à l’orgue, en particulier celui de la cathédrale Notre-Dame de Paris dont il fut titulaire pendant 37 ans. Fortement inspiré dans ses compositions par cet instrument d’Aristide Cavaillé-Coll, Vierne fut l’un des premiers organistes à le faire entendre au disque en gravant en 1928 une série de pièces écrites et plusieurs improvisations.
Il laisse une œuvre de près de 70 opus d’une grande variété et d’un style tout à fait personnel à la fois hérité de ses maîtres romantiques mais aussi attentif aux influences de son époque et de l’orgue symphonique. Au-delà de son instrument, Vierne est un compositeur complet ; sa musique de chambre, ses compositions pour piano ou encore ses pages orchestrales révèlent une grande maîtrise d’écriture, un langage raffiné égalant l’importance de ses œuvres pour orgue.
Les années d'enfance (1870-1876)
Louis Vierne naît à Poitiers le 8 octobre 1870. Inscrit dès le lendemain sur les registres communaux, il est baptisé le 17 octobre à la cathédrale Saint-Pierre. Son père, Henri Vierne (1828-1886), est né à Lisieux dans une famille au bonapartisme convaincu duquel irréductiblement il ne s’éloigne pas. Licencié ès-lettres de l’Académie de Paris, successivement répétiteur d’histoire à Bédarieux puis à Cahors — où Gambetta est son élève — avant d’être régent d’humanité à Laon, Henri Vierne abandonne la carrière de professeur en 1856. Il se tourne alors vers le journalisme et grâce à des relations parisiennes devient secrétaire de rédaction du Journal de la Vienne, feuille bonapartiste, basé à Poitiers avant d’en devenir en 1867 le rédacteur en chef. C’est cette même année qu’il rencontre Marie-Joséphine Gervaz (1845-1911), d’origine savoyarde, qu’il épouse.
Louis naît, en second après une fille disparue à treize mois, atteint d’une cataracte congénitale que les médecins très rapidement jugent inopérable. Ses parents profondément attristés par la disparition de leur fille et l’infirmité du nouveau-né portent à Louis une attention toute particulière. Dans ses Mémoires, Vierne ne cesse de décrire avec beaucoup d’émotion « une chaude et continuelle tendresse qui, de très bonne heure, [le] prédisposa à une sensibilité extrême. » S’il ouvre les yeux presque aveugle, il parle néanmoins assez tôt et s’exprime très bien dès ses dix-huit mois — signe évident d’une très bonne oreille. Un de ses premiers souvenirs, bien qu'effrayant, est d’ailleurs un moment marquant de son univers sonore qu’il a lui-même décrit :
« Ma bonne m’avait conduit sur la promenade de Bloss[a]c, où était installé le kiosque dans lequel jouait, tous les jeudis à quatre heures, la musique militaire. J’avais deux ans et demi : je fus pris d’une atroce frayeur et poussai des cris perçants en me cramponnant au cou de la domestique qui dut me ramener rapidement à la maison. »
La sensibilité sonore — et générale — de Vierne semble précoce. Il l'explique lui-même par le fait d’être privé presque entièrement de la vue et d’être au cœur d’un foyer très aimant. Il ne distingue pas les objets, il entend les voix mais n'observe pas de visages, seulement des formes devant lui. Quelques mois plus tard, au début de l’année 1873, une voisine emménage avec un piano au-dessus de l’appartement de la famille Vierne. Le jeune Louis en entendant l’instrument, après quelques crises semblables à celle du kiosque, est très curieux de ces sons qui lui parviennent. Au bout de quelques jours il veut voir de près l’instrument. La voisine lui montre alors le piano et lui pose les mains sur le clavier ; Vierne décrit : « elle me chantait des mélodies enfantines et la Berceuse de Schubert : je la retins par cœur et la cherchai sur le piano, à sa grande joie et à la stupéfaction de ma mère. » Le foyer s’agrandit de deux enfants en 1872 et 1873 avec Édouard et Henriette. En avril 1873, Henri Vierne prend les nouvelles fonctions de rédacteur en chef du Paris-Journal. La famille le suit et emménage au 4 passage de l’Élysée-des-Beaux-Arts puis au 11 bis rue Geoffroy-Marie (à côté des Folies Bergère). L’appartement accueille des figures importantes comme Barbey d’Aurevilly qui confie à son ami Henri Vierne : « Tu es pour l’Empire, moi pour le Roi. Il a fallu cette affreuse République pour nous réconcilier ! »
Les premières découvertes (1876-1881)
Henri Vierne achète à son fils aîné un piano à lames de verre, Louis y recrée les airs qu’il entend autour de lui. Ses parents constatant cette habileté demandent conseil à Charles Colin, oncle paternel de Louis. L’oncle testa l’oreille du garçon avec des successions d’accords « jolis » et « moins jolis » qui firent réagir le jeune Louis. L’enfant joua les quelques airs qu’il connaissait parmi lesquels la Berceuse de Schubert entendue à Poitiers. L’oncle Colin décèle une évidente prédisposition à la musique et affirme que Louis a une très bonne oreille, entend très bien l’harmonie et possède un sens du rythme ainsi qu’une bonne mémoire. Il demande cependant aux parents de ne pas le brusquer dans son apprentissage et d’attendre le moment opportun. Louis est emmené à plusieurs reprises chez cet oncle musicien, rue de Grenelle, qui donne des cours ; c’est là où il entend pour la première fois au piano des œuvres de Mozart, Beethoven ou Schumann.
En 1876, le foyer voit disparaître Henriette, emportée par la rougeole. Bien qu'atteints, Édouard et Louis y survivent. Henri Vierne soutient pendant trois mois la candidature d'un bonapartiste à Saint-Malo avant de se voir offrir le poste de rédacteur en chef du Mémorial de Lille, quotidien du soir bonapartiste. La famille le suit dans cette ville. Louis y commence son apprentissage auprès des Sœurs de la Sainte-Union pour les rudiments de grammaire, d'histoire, de géographie et de calcul. Sa famille conçoit exprès pour lui un livre de lecture en très gros caractères et un exemplaire des Fables de La Fontaine. Le jeune Louis travaille et écrit avec un gros crayon gras, ne pouvant manier et distinguer une fine plume. Malgré ces aménagements et l'assiduité de l'enfant pour étudier, ses parents se décident à consulter plusieurs spécialistes pour tenter d'améliorer par tous les moyens la vue de leur fils. C'est ainsi qu'après plusieurs rencontres, ils sont envoyés vers le Dr de Wecker, ophtalmologiste autrichien inventeur de l'iridectomie. Appliquant ce traitement, le jeune Louis est opéré en deux fois dans une clinique de Paris les 12 et 17 novembre 1877. L'intervention est une réussite et l'enfant gagne un peu de vision supplémentaire. Mais pour ne pas abuser et fragiliser ses yeux, il est décidé que Louis apprenne néanmoins le braille. Il commence à travailler avec Henry Specht venu spécialement de l'Institut National des Jeunes Aveugles de Paris. En 1878, la famille Vierne accueille un nouvel enfant, René.
Le jeune Louis poursuit sans relâche son apprentissage. En 1877-1878 il suit des cours de piano avec Mlle Gosset, pianiste recommandée par l'oncle Colin. Grâce au braille il peut apprendre plus rapidement et travailler seul correctement. Il étudie ensuite sous la direction de Richard Horman avec lequel il fait de grands progrès. Dès l'âge de 7-8 ans, Vierne travaille l'instrument jusqu'à 3 heures par jour à tel point qu'on doit le freiner et fermer le piano à clef. Après deux ans d'apprentissage seulement, le jeune Louis se produit déjà dans des auditions publiques. Lors d'un concert en l'église Saint-Maurice, en 1879, Charles Colin venu écouter son neveu se montre très enthousiaste et ravi des progrès de Louis pour lequel il prédit une carrière de musicien. C'est au cours de ces années lilloises que Vierne découvre l'orgue qu'il remarque dès 1876 à l'église Saint-Étienne. L'organiste de l'église Saint-Maurice fit monter le jeune garçon à sa tribune et lui explique le fonctionnement de l'instrument.