Lewis Mumford (1895-1990) est un historien américain, spécialisé dans l’histoire de la technologie et de la science, ainsi que dans l’histoire de l’urbanisme.
Mumford étudia la physique aux lycées préparatoires de Stuyvesant High School en 1912 et de City College of New York avant de préparer sa licence à la New School for Social Research mais, frappé par la tuberculose, il ne passa jamais ses examens de licence. En 1918, il s'engagea comme volontaire dans la Marine américaine et obtint la qualification de radioélectricien. Démobilisé en 1919, il devint éditeur-associé de The Dial, une revue littéraire tournée vers la Modernité puis tint la rubrique d'architecture de The New Yorker.
Philosophe et historien des techniques éminent, Lewis Mumford s’est attaché à décrire la genèse et les conséquences de la société industrielle. Écrivant avant la Seconde Guerre mondiale, il développe une vision du monde moderne extrêmement critique, en particulier envers les techniques et technologies militaires.
Lors de la « chasse aux sorcières » du maccarthysme, ses positions lui valent à plusieurs reprises d’être accusé de sympathie envers le communisme et donc inquiété professionnellement ; il ne manque pas de préciser que le système communiste n’avait rien à envier aux autres systèmes économiques. Autrement dit, ses positions étaient au-delà de ce clivage doctrinal.
Étayant sa démonstration d’informations et de faits historiques très précis, il analyse ce qui constitue les racines du mode de vie industriel. Ces racines remonteraient ainsi, selon lui, aux toutes premières usines d’armement (où le travail était déjà fragmenté, ou « rationalisé ») dès la fin du XVIIe siècle ; c’est-à-dire bien avant ce que l’on nomme la « première révolution industrielle ».
Les événements récents, en matière climatique ou stratégique, ont apporté un regain d’actualité à ses écrits.
Mumford défendait l’idée que ce qui définit l’humanité, ce qui fait la spécificité de l’être humain par rapport aux animaux, ne réside pas principalement dans notre utilisation des outils (la technique), mais dans notre utilisation du langage (les symboles). Il était convaincu que le partage des connaissances et des idées entre les membres des sociétés primitives était complètement naturel au début de l’humanité et a manifestement été le fondement de la société telle qu’elle est devenue, plus sophistiquée et complexe. Il avait l’espoir d’une poursuite de ce processus d’information pooling dans le monde alors que l’humanité avance vers l’avenir.
Le choix de Mumford du mot « technique » à travers son travail a été délibéré. Pour Mumford, la technologie est une partie de la technique. En utilisant la définition élargie de la tekhnê grecque, qui signifie non seulement la technologie mais aussi l’art, l’habileté et la dextérité, la technique se réfère à l’interaction d’un milieu social et de l’innovation technologique — la « volonté, les habitudes, les idées, les objectifs » ainsi que « les processus industriels » d’une société. Comme Mumford l’écrit au début de Technics and Civilizations, « d’autres civilisations ont atteint un degré élevé de compétence technique, sans, apparemment, être profondément influencées par les méthodes et les objectifs de la technique. »
Les trois phases de la civilisation machinique
Mumford expose ses trois phases de la civilisation machinique dans Technique et Civilisation (1934). Elles se composent de l'éotechnique, la paléotechnique (terme emprunté à Patrick Geddes) et le néotechnique.
Les machines éotechniques se caractérisent par leur aspect rudimentaire, bon marché, facilement adaptables et leur lien avec l'agriculture (comme la plume d'oie pour écrire). Les machines paléotechniques (plume d'acier) sont durables, bon marché et participent d'une époque de production industrielle (sidérurgie, mine, etc.). Le produit néotechnique (stylo plume) participe de l'économie de son temps en faisant appel à plusieurs techniques pour être réalisé.
Mumford a une préférence pour les machines éotechniques contre les machines paléotechniques (qu'il qualifie de "chute dans la barbarie" en raison de la déshumanisation qu'elles produisent) :
« En résumé, au fur et a mesure que l'industrie progressait du point de vue mécanique, elle rétrogradait du point de vue humain. »
Pour Mumford, le néotechnique est spéculatif dans le sens où selon lui, nous n'avons pas le recul nécessaire pour qualifier cette période (il écrit en 1934). Pour lui, le néotechnique est la phase où nous serons libérés des dérives du paléotechnique (gâchis, pollution, etc.) pour la création de machines orientées vers "des fins sociales élevées"
Dans Le Mythe de la machine, Mumford critique la tendance moderne de la technologie, qui met l’accent sur une expansion constante et illimitée de la production et du remplacement. Il explique que ces objectifs vont à l’encontre de la perfection technique, de la durabilité, de l’efficacité sociale et, globalement, de la satisfaction humaine. La technologie moderne, qu'il appelle « mégatechnique » élude la production durable, la qualité, en poussant au remplacement prématuré des objets techniques grâce à des dispositifs tels que crédit à la consommation, designs non fonctionnels et défectueux, obsolescence programmée, changements de mode fréquent et superficiels.
« Sans l’incitation constante de la publicité », explique-t-il, « la production ralentirait et se stabiliserait à la demande de remplacement normal ; de nombreux produits pourraient atteindre un plateau de conception efficace qui n’exigerait que des modifications minimes d’année en année. »
Par opposition à cette mégatechnique, Mumford décrit un modèle organique de technologie, ou biotechnics. Les systèmes biologiques se dirigent vers « la richesse qualitative, l’amplitude, l’espace, et l’absence de pressions quantitatives ou de surpeuplement. L’auto-régulation, l’auto-correction, et l’auto-propulsion sont autant de propriétés intégrantes des organismes que la nutrition, la reproduction, la croissance et la réparation. » La biotechnics modèle la vie en cherchant l’équilibre, la complétude et l’exhaustivité.
Polytechnics contre monotechnics