Ce Jour-là

La Cantatrice chauve

Pièce de théâtre d'Eugène Ionesco

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La Cantatrice chauve est la première pièce de théâtre écrite par Eugène Ionesco. La première représentation a lieu le 11 mai 1950 au théâtre des Noctambules dans une mise en scène de Nicolas Bataille. Cette œuvre du théâtre de l'absurde est publiée la première fois le 4 septembre 1950 par le Collège de 'Pataphysique, qui promeut une philosophie et édite des textes fondés sur l'absurde.

La pièce détient le record du monde du nombre de représentations sans interruption d'une pièce de théâtre dans une même salle, étant jouée depuis 1957 au théâtre de la Huchette. Elle totalise plus de 20 000 représentations et plus de trois millions de spectateurs fin 2021.

Ionesco esquisse une première version de la pièce en roumain, en 1934, sous le titre L'Anglais sans professeur. Il transpose ensuite ce texte en français en le modifiant notamment avec des phrases empruntées à la méthode Assimil. Cette méthode, « L'anglais sans peine », a fortement marqué Ionesco qui écrit une pièce absurde. En effet, il a été frappé par la teneur des dialogues, très sobres et étranges, enchaînant des phrases sans rapport, ayant perdu tout sens, toute faculté de communication.

Il fait ensuite lire cette pièce à des amis, espérant les amuser. Certains, comme Raymond Queneau le poussent à la faire jouer, tandis que d'autres, comme Bernard Grasset, trouvent la pièce injouable. Ionesco, lui, espérait seulement la faire jouer en cabaret « en partie ou intégralement » pour arrondir ses faibles revenus d'employé typographe. En effet, pour lui, ce n'était pas un texte littéraire mais un « jeu gratuit ». Cependant ce texte arrive entre les mains d'un jeune metteur en scène, Nicolas Bataille, qui est enthousiasmé et souhaite le jouer avec sa troupe, sous réserve de modifications. Ionesco modifie certaines scènes et les soumet aux comédiens : selon leur avis, les modifications sont conservées ou abandonnées.

Mise en scène avec Nicolas Bataille

La troupe met en scène la pièce. Comme tous les comédiens avaient trouvé ce texte très drôle, Nicolas Bataille le met en scène comme une comédie ou une pièce de vaudeville. Après cinq mois de répétitions, grâce à un ami de Ionesco, la pièce peut être jouée dans un salon : échec complet. Avec son assistante Akakia Viala, Nicolas Bataille change l'optique de mise en scène, et de jouer la pièce comme un drame pour en faire ressortir le burlesque.

La troupe passe une audition au Théâtre des Noctambules. Les directeurs apprécient la pièce et acceptent de la faire jouer en début de soirée. Cependant c'est un échec tant public que critique. Malgré la présence de nombreuses personnalités telles que Arthur Adamov, Albert Camus ou André Breton, le public siffle et crie contre les acteurs. La critique n'est guère plus clémente. Par exemple, Jean-Baptiste Jeener dit qu'« ils font perdre des spectateurs au théâtre ». Des amis de Ionesco et Queneau, comme « Lemarchand, Guy Dumur, André Frédérique, J. Brenner, Duvignaud, E. Humeau, Verdot, Lherminier, Joly », soutiennent malgré tout la création, mais ils sont minoritaires. La pièce est contrainte de s'arrêter après un mois, faute de public, bien que les acteurs aient même fait les hommes sandwichs sur les boulevards.

Reprises au théâtre de la Huchette

En 1952, Robert Bartoli avait réservé la salle de la Huchette pour un spectacle qui fut un échec. Il cesse les représentations et fait appel à la troupe de La Cantatrice chauve pour jouer les trois mois qui restaient. Il associe ce spectacle à La Leçon, pièce qui avait été créée en 1951 par Marcel Cuvelier au Théâtre de Poche-Montparnasse. Le spectacle est joué avec un bon succès public et critique. Cependant, à la fin de la location, la troupe est dissoute, les relations entre Bartoli, Cuvelier et Bataille s'étant fortement dégradées.

En 1957, la troupe souhaite rejouer la pièce. Pour payer la salle et les affiches, on demande une aide au cinéaste Louis Malle, qui accepte de prêter un million d'anciens francs. Après des hésitations entre une reprise à la Huchette ou au Théâtre de l’œuvre, Ionesco tranche en faveur du premier théâtre. En effet, pour le même budget il peut louer la salle un mois, tandis qu'au Théâtre de l’œuvre quelques jeudis auraient épuisé tous les fonds. Le succès est tellement grand que le directeur accepte de prolonger les représentations… jusqu'à aujourd'hui.

Caractéristiques des personnages

Les personnages de la pièce sont vides : ils n’ont pas de personnalité, pas de psychologie. Ionesco dit même qu'ils sont « Fantoches. Êtres sans visage. Plutôt : cadres vides auxquels les acteurs peuvent prêter leur propre visage, leur personne, âme, chair et os ». Ces personnages dénués de psychologie sont caractéristiques du théâtre de Ionesco. L'auteur explique même que si les personnages n'ont pas de personnalité, c'est à cause de leur langage. Ils peuvent devenir « n'importe qui, n'importe quoi », ils ne sont rien. Cette vision du personnage s'oppose à celle du personnage psychologique conventionnel.

Par leur absence de personnalité, ces personnages sont des personnes anonymes. Ils font partie de la petite bourgeoisie, ils n'ont pas d'âge, ils mènent une vie banale dans une maison ordinaire. La famille compte deux enfants en bonne santé et éduqués. Leur caractérisation est réduite au minimum.

Eugène Ionesco a soigneusement choisi les noms de ses personnages : les patronymes Smith et Martin sont très courants en Angleterre. Il en va de même pour leurs prénoms : Mary (La Bonne), Donald (M. Martin) et Elisabeth (Mme Martin). Elisabeth peut même faire référence à l'Elisabeth qui en 1950 était l'héritière du trône anglais et qui est devenue reine d'Angleterre deux ans plus tard. De même pour la Bonne qui dit être Sherlock Holmes : ce nom fait écho aux Watson évoqués dans la scène 1 (référence aux romans de Conan Doyle). Ionesco essaie ainsi de faire de ses personnages des individus banals, aux noms communs et sans originalité. Le lieu de l'action est clair, non seulement à cause des noms mais aussi de nombreuses références à l'Angleterre, notamment dans la première didascalie.

Concernant la Bonne et le Capitaine des pompiers, Ionesco joue sur l'absence de personnalité de ces personnages qui deviennent des « cadres vides » : rien d'autre que leur apparence, leur fonction n'est indiqué. Il réutilisera ce procédé dans ses pièces ultérieures, comme La Leçon, Victimes du Devoir ou Tueur sans gages.

Il est neuf heures du soir, dans un intérieur bourgeois de Londres, le salon de M. et Mme Smith. La pendule sonne les « dix-sept coups anglais ».

M. et Mme Smith ont fini de dîner. Ils bavardent au coin du feu. M. Smith parcourt son journal. Le couple se répand en propos futiles, souvent saugrenus, voire incohérents. Leurs raisonnements sont surprenants et ils passent sans transition d’un sujet à un autre.

Ils évoquent notamment une famille dont tous les membres s’appellent Bobby Watson. Le dialogue rapporte que Bobby Watson est mort il y a deux ans, mais qu'ils sont allés à son enterrement il y a un an et demi et que cela fait trois ans qu'ils parlent de son décès. M. Smith, lui, s’étonne, de ce qu’on mentionne « toujours l’âge des personnes décédées et jamais celui des nouveau-nés ». Un désaccord semble les opposer, mais ils se réconcilient rapidement. La pendule continue de sonner « sept fois », puis « trois fois », « cinq fois », « deux fois », puis, comble de l'absurde, « autant de fois qu'elle veut ».

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