Mary Travers, dite La Bolduc, est une auteure-compositrice-interprète québécoise née le 4 juin 1894 à Newport, en Gaspésie, et morte le 20 février 1941 à Montréal. Musicienne autodidacte, considérée comme la première auteure-compositrice-interprète du Québec, elle a connu un succès phénoménal auprès du public québécois et la consécration par le biais du disque.
La Bolduc, de par son style à cheval entre le folklore et la modernité, a donné à la chanson québécoise des années 1920-1930 un vent de fraîcheur en plein cœur de la Grande Dépression, en racontant le quotidien des petites gens de la ville et des campagnes, et ce, dans la langue du peuple, tant avec optimisme (Ça va venir, découragez-vous pas, Nos braves habitants) qu'avec ironie (Toujours l'R-100, Les Médecins).
Mary-Rose-Anne Travers naît le 4 juin 1894 à Newport, en Gaspésie, au Québec, au sein d'une famille pauvre et catholique. La famine, qui sévit en 1886, laissa des traces à travers la région, causant la pauvreté dans plusieurs familles. Mary était l'une des six enfants de Lawrence Travers, de souche irlandaise, et d'Adéline Cyr, une Canadienne française. Leur maison abritait également les six autres enfants de Lawrence, issus d'un premier mariage. En effet, le 5 novembre 1878, le père de Mary avait épousé en premières noces Mary Ann Murray, également Irlandaise, avec qui il eut six enfants, tous anglophones. Mary Ann décéda peu de temps après l'accouchement de son dernier enfant. C'est le 26 janvier 1891 qu'il épousa la mère de Mary, Adéline Cyr. Ensemble, ils eurent plusieurs enfants : Edmond, Mary, Adéline, Agnès, Joseph-Claire, morte à l'âge de 4 ans, et Thomas.
On sait peu de choses sur l'enfance de Mary Travers. Mais dans cette petite maison de campagne, comme dans la plupart des familles, les enfants allaient à l'école, apprenaient le catéchisme et aidaient leurs parents à accomplir les tâches domestiques. À l'époque, les filles étaient formées aux tâches traditionnellement féminines, à savoir les tâches ménagères, la cuisine ou encore la couture. Mary, qui avait une grande capacité physique, aidait également son père à travailler dans la forêt. Ce dernier dut abandonner son métier de pêcheur après la famine de 1886 et se retrouva journalier. Mary apprit à chasser, poser des collets à lièvres et ramasser le bois. À travers ces promenades dans le bois, elle développa un sens d'observation unique qu'elle utilisera plus tard dans ses chansons.
Les villageois isolés de Newport voyageaient rarement et connaissaient bien peu les grandes villes ou la musique moderne. Lawrence Travers, qui jouait un peu de violon, fut le premier et le seul professeur de musique de Mary. Il lui apprit à jouer des instruments de musique traditionnels que l'on retrouvait dans beaucoup de foyers du Québec au tournant du XXe siècle, comme le violon, l'accordéon, l'harmonica, les cuillères et la guimbarde. Ils jouaient surtout des airs et des danses de folklore traditionnel comme les gigues, de mémoire et d'oreille, puisque la famille Travers ne possédait ni tourne-disque, ni piano, ni musique en feuille.
Mary commença à l'âge de 12 ans à jouer dans les veillées et les mariages du village. Son répertoire se constituait de mélodies irlandaises provenant du côté paternel et d'airs folkloriques canadiens-français venant de sa mère, formant ainsi le style unique qui la rendra célèbre. À l'époque, puisqu'elle était plus anglophone que francophone, elle préférait jouer de la musique irlandaise. On la considérait comme une enfant prodige.
En 1907, elle quitta la Gaspésie pour venir s'installer avec sa demi-sœur Mary Ann, qui travaillait comme domestique pour une famille bourgeoise à Montréal. À l'âge de 13 ans, elle devint bonne pour cette même famille montréalaise, afin d'aider ses parents qui vivaient dans la misère en Gaspésie. Elle fait partie des nombreuses jeunes filles issues de milieux modestes qui quittent à l'époque la campagne pour tenter leur chance en ville.
Ce n'est qu'à l'âge de 16 ans, lorsqu'elle se trouva un emploi dans une usine, que la situation économique de ses parents commença à se replacer. Ces derniers vivent mieux depuis que les enfants ont quitté la maison. Mary vit d'un salaire de 15 dollars par semaine et n'a plus à envoyer d'argent en Gaspésie. Elle loue une chambre dans le grenier d'un taudis montréalais et arrondit ses fins de mois en faisant le ménage dans un salon de barbier. Les ouvriers ont des conditions de travail misérables, particulièrement les femmes, qui gagnaient en moyenne la moitié du salaire des hommes. Mary aime la vie en ville et souhaite faire sa vie à Montréal.
Le mariage et l'exil aux États-Unis
Les activités religieuses étaient très importantes pour Mary. L'église Sacré-Cœur-de-Jésus fut significative dans le parcours de Travers, qui s'impliqua au sein de cette paroisse de quartier: parties de cartes, bazars ou encore soirées de musique traditionnelle. Ces soirées lui permirent de rencontrer Edmond Bolduc, le frère d'Édouard, son futur époux, qui était ouvrier dans une usine de la Dominion Rubber et qui plus tard devint plombier. Ce dernier joue également un peu de musique.
Marie Travers et Édouard Bolduc se marient le 17 août 1914 et Mary prit le nom de Madame Édouard Bolduc. Le couple fit ses voyages de noce à Québec, notamment pour passer du temps auprès de la famille d'Édouard. Ils emménagèrent ensuite dans un petit logement de la rue Beaudry et Mary commença une carrière de couturière. Les conditions de vie furent difficiles, Mary gagnant beaucoup moins bien sa vie en tant que couturière qu'à l'usine.
Édouard fut également en difficulté durant cette période, peinant à joindre les deux bouts avec son maigre salaire d'ouvrier. Il dut se résoudre à apprendre le métier de plombier, car la famille allait bientôt s'agrandir. En effet, bien qu'elle eût de la difficulté avec ses grossesses (elle fait une fausse couche en 1915), Mary réussit finalement à accoucher de trois premiers enfants: Denise (1916), Jeannette (1917) et Roger (1918).
Dépassée par la misère et marquée par de nouvelles fausses couches et la mort du petit Roger à l'âge de six mois en 1919 puis de Jeannette en 1921, la famille Bolduc conclut qu'elle n'avait plus d'avenir à Montréal. Au printemps 1921, ils vont rejoindre Alice, la sœur d'Édouard, à Springfield, dans l'État du Massachusetts, aux États-Unis. Les Bolduc rejoignent alors 640 000 Canadiens français s'étant exilés en Nouvelle-Angleterre depuis 1860 pour fuir la misère.
Édouard Bolduc n'arriva toutefois pas à trouver un travail stable. Il faut savoir que les villes industrielles de Nouvelle-Angleterre furent également frappées par la crise économique et que les luttes syndicales menèrent à plusieurs fermetures d'usines: les patrons capitalistes préféraient la main-d’œuvre docile du sud des États-Unis. Pendant ce temps, les Bolduc logeaient toujours chez Alice, la sœur d'Édouard.
Étant donné que la situation ne s'améliorait pas et que Mary tomba enceinte en février 1922, les Bolduc retournèrent à Montréal au printemps de la même année.
Retour à Montréal et début de carrière
Le retour à Montréal fut quelque peu mouvementé. Alors que les Bolduc devaient trouver un logement et racheter des meubles, Mary fut contrainte de se rendre dans sa région natale de Newport, en Gaspésie: sa mère venait de rendre l'âme à l'âge de 57 ans. La chance finit tout de même par sourire aux Bolduc. La petite famille s'installa dans un logement de la paroisse Saint-Vincent-de-Paul et Édouard trouva un travail chez son ancien employeur, la Dominion Rubber. La situation économique des Bolduc s'améliore et, en 1924, ils emménagèrent dans un logement relativement spacieux et confortable de la rue Dufresne.
Dans les années qui suivirent, en 1924 et 1925, Mary donna naissance à deux autres enfants, Réal et Fernande. La période entre 1924 et 1927 fut marquée par un paisible bonheur pour les Bolduc, bien qu'elle fût ternie par deux fausses couches. Mary assume alors le rôle traditionnel d'une mère au foyer, passant son temps entre l'entretien ménager et l'éducation de ses quatre enfants, qui deviennent naturellement bilingues à son contact. Toujours pieuse, elle mène une vie rythmée par les fêtes religieuses et la tradition canadienne française et irlandaise (notamment à la Saint-Patrick).