Kurt Gerstein (11 août 1905 à Münster, Empire allemand - 25 juillet 1945 à Paris, France) est un ingénieur des mines allemand, militant chrétien anti-nazi, mais membre du parti hitlérien dès 1933, de la SA en 1934, puis de l’Institut d’hygiène de la Waffen-SS (Hygiene-Institut der Waffen-SS) en 1941 à Berlin.
Il est le témoin, en août 1942, d'un gazage homicide dans le centre d'extermination de Bełżec, en Pologne. Il contacte un diplomate suédois et des personnalités religieuses afin qu'ils alertent les dirigeants politiques et le pape Pie XII sur l'extermination des Juifs d'Europe, mais sans succès. En 1945, il en fournit un récit qui forme le cœur de son « rapport » aux Alliés. Lors de son incarcération en France la même année, il est retrouvé pendu dans sa cellule dans des conditions non élucidées.
Le personnage de Gerstein est passé à la postérité grâce à ses écrits qui ont notamment inspiré une pièce de théâtre créée en 1963, Le Vicaire de Rolf Hochhuth, et un film sorti en 2002, Amen. de Costa-Gavras.
Kurt Gerstein naît dans une famille originaire de Basse-Saxe. Il grandit à Hagen. Son père, Louis, est juge, sa mère élève leurs sept enfants (Kurt est le sixième). Les relations de Kurt avec ses proches sont difficiles, la famille, très conventionnelle, ayant de la peine à intégrer l'originalité de l'enfant : le père, autoritaire, fier de l'Allemagne de Guillaume II et n'arrivant pas à « digérer » l'humiliation du traité de Versailles, cherchera toujours à faire entrer ce fils quelque peu rebelle dans le moule de la société allemande. Il écrira ainsi à Kurt, le 5 octobre 1944 : « Tu dois obéir aux ordres de tes supérieurs. C'est celui qui donne les ordres qui porte la responsabilité. Il ne peut y avoir de désobéissance ». Ses frères et sœurs n'arrivent pas à suivre son esprit « aventureux ». Un ami d'enfance confirmera que c'était « l'enfant terrible de la famille ».
Chez les Gerstein, on tient à prouver son origine aryenne, on souffre des préjugés antisémites, courants à l'époque, mais le juge Louis Gerstein n'hésite pas à avertir des avocats juifs de Hagen des premières mesures antijuives prises par les nazis en 1933 et à leur dire qu'il les regrette . À l'école, les sanctions répétées envers Kurt Gerstein n'arrivent pas non plus à discipliner cet élève moyen, mais original et intelligent : il abîme le matériel scolaire, proteste au tableau contre un devoir de latin trop important à son goût, puis, un jour, alors que son professeur de grec le fait revenir à l'école après les cours, il loue un fiacre pour s'y rendre, et dépasse un enseignant totalement ahuri qui allait à pied vers l'école. Il obtient finalement son baccalauréat à 20 ans.
L'Église protestante, puis confessante
En 1925, Kurt entre à l'université de Marbourg, où il rejoint les rangs d'une société d'étudiants, la « Teutonia ». Il le fait à la demande de son père, mais réprouve l'absence de sens moral et de sérieux des étudiants ; sa condition physique affaiblie par un fort diabète l'empêche de livrer tous les duels exigés pour devenir membre à part entière et il n'en sera qu'un « demi-membre » . Le nationalisme ardent qui distingue la « Teutonia » ne semble en revanche pas le déranger. D'ailleurs, Kurt Gerstein restera très longtemps un nationaliste allemand.
Après un an et demi à Marbourg, Kurt Gerstein poursuit ses études à Aix-la-Chapelle, puis à Berlin-Charlottenburg. Il en sort, en 1931, avec un diplôme d'ingénieur des mines.
Parallèlement à ses études polytechniques, Kurt Gerstein vit une intense activité religieuse. Une brochure qu'il publie à compte d'auteur, Um Ehre und Reinheit (De l'honneur et de la pureté) en donne un aperçu. Pour Kurt, Dieu est celui qui dirige tout, à qui il faut se soumettre sans discussion et surtout à qui il faudra « rendre des comptes ». Dans ses écrits, Kurt Gerstein insiste beaucoup sur cette question des comptes à rendre, y compris dans une lettre à son père écrite le 5 mars 1944 depuis l'hôpital militaire de Helsinki. Si Kurt était un enfant difficile, il reconnaîtra une fois adulte que « l'autorité et la confiance sont les deux fondements de l'éducation ». Outre l'autorité, la pureté est un leitmotiv des réflexions de Kurt, un idéal à atteindre. Il décrit une adolescence passée dans un « sentiment de culpabilité et une nostalgie de la pureté ».
Pour compenser l'ambiance délétère de ses camarades de la « Teutonia », il se met à lire la Bible et trouve une certaine sérénité auprès de l'Église protestante. Il prend rapidement des responsabilités au sein de l'Église, en particulier dans les cercles bibliques (groupes d'études bibliques pour les jeunes). L'Église protestante allemande prône un fort nationalisme et une soumission à l'autorité, parfois mâtinés d'antisémitisme. Divisés en vingt-huit Églises, certaines luthériennes, d'autres calvinistes, les protestants allemands, bien qu'au nombre de quarante millions de fidèles, sont mal armés pour résister aux assauts du nazisme. La grande majorité suivra l'idéologie au pouvoir, ce seront les « chrétiens allemands », fervents défenseurs notamment des théories racistes.
Devant le danger de voir le protestantisme infiltré et submergé par l'idéologie du NSDAP, une minorité s'opposera au pouvoir, ce sera l'« Église confessante ». Le meneur de l'Église confessante est le pasteur Martin Niemöller avec lequel Kurt Gerstein entretiendra une relation d'amitié à travers les ans. Au début au moins, Hitler apparaît comme une option séduisante aux hauts responsables de l'Église confessante qui ne se distinguent donc pas de la majorité des protestants sur ce point : ainsi, le 1er mai 1933 transformé en Jour de la communauté nationale est, pour le pasteur Niemöller, « un jour plein de joie, un jour qui éveille des espérances », tandis que le superintendant Otto Dibelius, autre figure de proue des confessants, dit, à propos de la victoire électorale des nazis : « Il n'y en aura que peu d'entre nous à ne pas se réjouir du fond du cœur de ce grand tournant ».
Au sein de l'Église protestante, puis confessante, Kurt Gerstein s'occupe des jeunes. Il partage leurs doutes, anime des réunions de prière, des camps, fait du sport et des randonnées avec eux. Sa personnalité charismatique a une grande influence sur les participants. Kurt rejoint les cercles bibliques (Bund deutscher Bibelkreise) en 1928 et est l'un de leurs principaux animateurs jusqu'à leur dissolution, en 1934. Il gagne le surnom de Vati (« papa ») par lequel les jeunes lui marquent leur affection et leur respect. Les mouvements de jeunes protestants refusent le matérialisme et préfèrent se battre pour « renouveler le peuple ».
Finalement, par glissement, l'identification entre le Roi sauveur et le Führer fait son chemin dans les rangs de l'Église allemande. Ainsi que l'explique Saül Friedländer, « il est probable que les influences combinées de l'éducation autoritaire, de la tradition nationaliste et de l'atmosphère au sein du protestantisme allemand aient contribué à la décision de Kurt Gerstein d'adhérer au parti national-socialiste le 2 mai 1933 ». Il a alors 27 ans.
Le parti nazi et la Sturmabteilung
De façon apparemment antithétique avec son militantisme protestant, Kurt Gerstein rejoint les rangs du parti d'Adolf Hitler quatre mois à peine après l'arrivée de celui-ci au pouvoir. Son pasteur, à Hagen, s'entretient avec lui de cette contradiction et attire l'attention de Gerstein sur la nature sanguinaire des nazis, mais il n'arrive pas à convaincre son paroissien de rester hors de la vie politique nationale. Kurt Gerstein ne s'arrête d'ailleurs pas à son inscription au parti puisque, en octobre 1933, il fait son entrée dans la SA.
L'entrée du chrétien convaincu Gerstein dans les rangs nazis est ambiguë, mais l'action du nazi Gerstein l'est finalement tout autant. On le verra pendant la guerre, mais, dès le début, la nouvelle recrue Gerstein donne du fil à retordre à ses supérieurs.
En effet, bien que membre du parti, Kurt s'oppose toujours aux efforts nazis pour mettre l'Église sous influence. En particulier, sur la question des jeunes, l'Église, avec les Cercles bibliques (en allemand, « Bund Deutscher Bibelkreise », BK), créés en 1930 et dirigés par K. Gerstein, et les Jeunesses hitlériennes (dirigées par Baldur von Schirach) se livrent une lutte sans merci qui se conclut par la dissolution des Cercles bibliques en février 1934 et l'intégration de leurs membres aux Jeunesses hitlériennes. Le 19 décembre 1933, l'évêque du Reich annonce officiellement que les huit cent mille Jeunes Protestants rejoignent « spontanément » les Jeunesses hitlériennes. Deux jours plus tard, Kurt Gerstein envoie des télégrammes de protestation virulente à Baldur von Schirach et à l'évêque du Reich : il reproche au chef des Jeunesses hitlériennes « l'annihilation du protestantisme allemand » et l'avertit qu'il ne peut « pas savoir ce que cela signifie pour le peuple et l'État allemands ». À l'évêque Müller, Gerstein écrit : « Abandon de l'œuvre de jeunesse protestante par l'évêque du Reich. […] coup de poignard absolument inattendu de ce côté. L'Église meurt de la main de l'évêque. Avec honte et tristesse pour une telle Église du Christ. »