Kūkai (空海, 31 juillet 774 - 22 avril 835) (« Océan de vacuité »), plus connu sous son titre posthume de Kōbō-Daishi (弘法大師) (« Grand maître qui a diffusé le dharma »), est un moine bouddhiste, fondateur du courant bouddhique Shingon. Il est aussi une figure marquante de l'histoire du Japon : son esprit universel a fortement influencé la culture et la civilisation japonaise. Il était non seulement un grand religieux, mais aussi un éminent homme de lettres, un philosophe, poète et calligraphe. Toute sa vie il manifesta une grande bienveillance pour tous les êtres, et c'est pour cette raison qu'il est encore, de nos jours, si populaire au Japon.
Il naquit en 774, au village de Byōbuga-ura, dans l'île de Shikoku. Sa famille était prospère, et son père avait exercé le rôle de gouverneur de province. Il était le troisième enfant et reçut le prénom de Mao, qui signifie « Poisson de vérité ». Manifestant très tôt une remarquable intelligence, il fut appelé Tōtomono, le « précieux ». Déjà dans ses jeux, il montrait une profonde attirance pour la religion car il avait l'habitude de façonner des bouddhas en argile pour ensuite les prier sur de petits autels. À quinze ans, il se rendit à la capitale, Nara, étudier les classiques chinois et les textes du confucianisme afin se préparer à une carrière d'officiel dans la gouvernement.
Il semble cependant que cette vie ne l'ait pas satisfait, et à vingt ans, il fut ordonné moine bouddhiste, puis l'année suivante, il reçut les préceptes complets au Tōdai-ji.
La fin du VIIIe siècle est marquée au Japon par de grands changements politiques. Le clan des Fujiwara prend le pouvoir et l'empereur Kanmu transfère la capitale de Nara à Kyoto. Ce renouvellement total augmente les charges qui pèsent sur le peuple qui souffre de la misère. Kūkai croyait profondément que dans le bouddhisme se trouvait la solution des problèmes essentiels de la vie des hommes. Il choisit donc de vivre en ascète errant, pour approfondir sa foi par la pratique religieuse. Il était le disciple d'un maître de temple, le prêtre Gonzō, qui l'initia au rituel de Gōmonji, bien qu'il ne fût pas officiellement moine. Il pratiquait intensivement ce rituel et vivait tantôt dans des huttes au sommet des montagnes, tantôt dans des grottes au bord de l'océan. C'est ainsi qu'un jour, au cap Muroto, il vit l'« étoile de l'aube » (Vénus) descendre sur lui, et entrer dans sa bouche lui apportant l'Illumination. À vingt-quatre ans, il écrivit le « Sangō Shiiki », la vérité finale des trois enseignements, y comparant les trois idéaux du Confucianisme, du Taoïsme et du Bouddhisme, pour conclure que ce dernier est plus profond et plus apte à sauver les êtres, puisqu'il résout les problèmes de fond de la vie humaine. Il répondait ainsi aux reproches de son entourage qui l'accusait de ne pas vouloir servir son pays, et dès lors il se consacra entièrement à l'étude de la Voie, se faisant reclus dans le Daibutsuden, le bâtiment du Grand Bouddha du Tōdai-ji, à Nara.
Découverte du Bouddhisme ésotérique
Malgré ses études dans les temples de Nara, il n'était pas encore satisfait. Un jour il fit un rêve, l'invitant à se rendre dans le temple Kume. Là, il découvrit un texte du bouddhisme ésotérique encore peu connu au Japon, le Dainichi-kyō. Comme il ne pouvait le comprendre, il décida d'aller en Chine pour y approfondir cet enseignement. De 24 à 31 ans, c'est-à-dire jusqu'à son départ en Chine, nous ne possédons pas de documents sur sa vie, mais il est très probable qu'il dut beaucoup étudier et se perfectionner en chinois.
En 804, à 31 ans, grâce à l'appui de sa famille, il reçut l'autorisation de partir en Chine avec un ambassadeur. Juste avant son départ il reçut officiellement l'ordination de moine et prit le nom de Kūkai qui signifie « Océan de Vacuité ». Un autre religieux célèbre dans l'histoire du Japon, Saichō, partit en même temps que lui sur un autre bateau. Ce dernier avait déjà fondé au Hieizan, au nord de Kyoto, un monastère du Tendai et débutait brillamment sous la protection de l'empereur Kanmu. Après plus d'un mois d'une traversée rendue difficile par les tempêtes, l'ambassadeur et Kūkai débarquèrent en Chine, très loin de la capitale Chang'an. Sur les quatre bateaux de la flottille, seuls deux étaient arrivés à bon port et le leur était dans un état si misérable que les autorités les prirent pour des pirates. C'est seulement lorsqu'ils virent la magnifique calligraphie de Kūkai qu'ils reconnurent leur erreur, aucun pirate n'aurait pu écrire avec une telle noblesse. Ils traversèrent la Chine par voie de terre, pour enfin arriver à Chang'an, la ville internationale la plus cultivée et la plus prospère du monde à l'époque. La Chine des Tang était à son apogée, commerçants, philosophes et religieux du monde entier se côtoyaient dans sa capitale. Kūkai s'enrichit au contact de ce foisonnement d'idées et de cultures si diverses. Il se rendit célèbre à la cour de l'empereur pour la beauté de ses calligraphies qui font partie aujourd'hui des trésors nationaux du Japon. Il visita de nombreux temples et connut divers grands maîtres. Il apprit ainsi le sanscrit auprès d'un maître indien. Cependant, sa rencontre la plus importante fut celle de Keika-ajari (Huiguo), le disciple de Fūkū-Sanzō (Amoghavajra), le grand maître vénéré de l'ésotérisme chinois.
Initiation au bouddhisme ésotérique
Dès leur première rencontre en mai 805, Huiguo reconnut Kūkai : « Je savais que vous viendriez. J'avais attendu si longtemps. Quel plaisir de vous voir ! mais hélas ma vie se termine et je ne sais si j'aurais le temps de vous transmettre mon enseignement. » Huiguo l'initia aux cérémonies de consécration « Kanjō » durant lesquelles le disciple, les yeux bandés, doit découvrir avec quelle divinité il a la plus grande affinité. À cette occasion, la fleur que lança Kūkai sur un mandala (diagramme symbolisant l'univers) tomba deux fois de suite au milieu, à l'emplacement du Bouddha principal Dainichi-Nyorai. C'est ainsi qu'il reçut le titre de Henjō-Kongō (le diamant qui illumine tout). En quelques mois, il reçut tous les enseignements de Huiguo comme on verse l'eau d'un vase à l'autre. Le Maître fit alors préparer activement à son intention les mandalas et les objets nécessaires à la pratique des rituels et de nombreux textes sacrés furent recopiés. Après cette période de transmission intensive, le Maître mourut à la fin de l'année. Kūkai était son dernier disciple et il était, parmi tous, celui qui avait reçu les enseignements les plus complets. C'est sans doute pour cette raison qu'on le désigna pour écrire son épitaphe.
L'année suivante, il se joignit au nouvel ambassadeur pour retourner au Japon en août 806. Jusqu'à la fin de son séjour, il recopia et rassembla des documents dans les divers domaines de la culture chinoise. Dès son arrivée, il envoya à l'empereur la liste des nombreux objets et documents qu'il rapportait de Chine. Grâce à sa longue préparation effectuée au Japon, il avait pu assimiler très rapidement non seulement les enseignements bouddhiques, mais aussi d'amples connaissances de culture générale, en lettres, calligraphie, médecine, travaux d'art, architecture, etc. Cependant il était parti en Chine avec une délégation officielle et il avait été convenu qu'il devait y rester 20 ans. Son retour prématuré embarrassa les autorités. Il dut demeurer environ quatre ans au Kanzeon-ji dans l'île de Kyûshû, au sud du Japon, avant de recevoir l'autorisation de rejoindre la capitale.
Sur l'ordre de l'empereur, il séjourna au temple Takaosan au nord de Kyoto, où il commença à donner les enseignements du Shingon. Durant cette période, de graves troubles politiques secouèrent le pays, et Kūkai fit des cérémonies pour apaiser la guerre civile. À trente six ans, il reçut la permission de l'empereur, de fonder l'école Shingon. Il en résume les points caractéristiques ainsi : « Le Shingon est l'enseignement le plus profond du Mahayana. Il se consacre à assurer la paix du pays par la prière, à sauver tous les êtres en chassant les malheurs et en apportant les bonheurs. Son idéal, c'est devenir Bouddha, dans cette vie, avec ce corps, ce qui signifie vivre dans la vérité ». À cette période, il initia le moine Saichō (Dengyō Daishi (伝教大師)) et quelques-uns de ses disciples, à la cérémonie d'onction et de consécration appelée « Kanjō ». Saichō était resté neuf mois en Chine et dès son retour au Japon, il fonda l'école Tendai au mont Hiei. La doctrine Tendai, était un ésotérisme mêlé d'enseignements non ésotériques reposant sur le Sûtra du Lotus. Il présenta aussi à l'empereur Kanmu, un recueil de ce qu'il rapportait, et son succès vint en partie du fait qu'on considéra que l'ésotérisme était partie intégrante de sa doctrine. N'ayant pas reçu les enseignements les plus profonds il demanda ensuite à Kūkai de lui transmettre par écrit certains livres pour structurer sa doctrine. Celui-ci accepta en partie, refusant seulement de lui transmettre ce qui, à ses yeux devait passer par une initiation sur plusieurs années. Des disciples de Saicho ayant décidé de rester avec Kūkai firent que les relations entre les deux hommes s'interrompirent. À la mort de Saichō, ses disciples directs retournèrent en Chine pour approfondir le Mikkyō, et donnèrent ainsi sa forme définitive à l'école Tendai, qui représente actuellement au Japon le Bouddhisme semi-ésotérique, du Tendai se développeront ensuite, l'amidisme, le zen et l'école du lotus. Le Bouddhisme était représenté à la période Héian (794-1192) par les six écoles de Nara plus les deux nouvelles religions : le Shingon et le Tendai.