Justin Ier (latin : Flavius Iustinus Augustus ; grec ancien : Φλάβιος Ίουστίνος Αϋγουστος, comme empereur Ίουστίνος Αʹ Ό Μέγας) est né en 450 ou 452 près de Niš et mort le 1er août 527 à Constantinople. Empereur romain à un âge avancé, il règne du 10 juillet 518 à sa mort. Il est le fondateur de la dynastie justinienne.
D'origine modeste, il s'élève jusqu'à la magistrature suprême par la voie des armes. De simple soldat du corps des Excubites, il devient général et mène diverses campagnes sous le règne d'Anastase Ier lors desquelles, sans faire montre de talents militaires exceptionnels, il prouve sa fidélité à l'empereur. Devenu membre de l'aristocratie de Constantinople et chef des Excubites, il occupe une place centrale dans le processus de succession d'Anastase. Sans qu'il soit possible de savoir le rôle exact qu'il joue, il tire parti de circonstances favorables pour apparaître comme un candidat de compromis et être nommé empereur en 518.
Son règne, de près de dix ans, est relativement calme. Il rompt avec la politique religieuse d'Anastase et se plie à l'orthodoxie chalcédonienne. Par conséquent, il rétablit les relations avec la papauté, sans pour autant réprimer violemment le monophysisme. Sur le plan intérieur, il consolide sa légitimité en éliminant ses rivaux et parvient à pacifier la vie urbaine en luttant contre la violence des factions. Enfin, sa politique étrangère est principalement tournée vers l'Orient. D'abord en paix avec les Sassanides, il manœuvre pour accroître l'influence byzantine dans le Caucase, jusqu'à déclencher une guerre ouverte avec les Perses, tandis qu'il soutient le développement du christianisme en mer Rouge.
Le personnage de Justin a souvent été l'objet de jugements sévères ou caricaturaux, tant par les chroniqueurs contemporains que par les historiens modernes : ses contempteurs ont fait de lui un berger inculte, inapte à gouverner, qui serait parvenu au pouvoir grâce à un concours de circonstances et qui, frappé par une sénilité grandissante, n'aurait régné qu'en nom sous la tutelle de son neveu et successeur Justinien. Si l'influence de Justinien sur son oncle est indiscutable, et s'il apparaît clairement comme le successeur désigné de Justin, des analyses plus nuancées sont peu à peu apparues, remettant en cause l'idée d'une mainmise absolue de Justinien sur les destinées impériales entre 518 et 527.
Les sources du règne de Justin sont similaires à celles sur Justinien. En revanche, elles accordent une plus grande importance à celui-ci qu'à Justin, le plus souvent maintenu à l'arrière-plan. Ainsi, le principal historien byzantin du VIe siècle, Procope de Césarée, ne mentionne Justin que de manière incidente, notamment dans son Histoire secrète de Justinien, et souvent avec un certain mépris. De même, ses livres sur les Guerres de Justinien reviennent souvent sur la vie de Justin. Le seul historien contemporain à consacrer un ouvrage entier au règne de Justin est Hésychios de Milet, mais son travail a été perdu. De même, l’Historia Ecclesiastica de Théodore le Lecteur, qui s'arrête à la mort de Justin, n'existe plus qu'au travers de quelques extraits. En revanche, le livre de Pierre le Patrice à propos des cérémonies, le Katastasis, a survécu et livre une description détaillée du couronnement de Justin. Les grands historiens de la période comme Évagre le Scholastique, Jean Malalas ou Zacharie le Rhéteur, s'ils s'attardent plus sur Justinien, livrent également des informations sur Justin. D'autres ouvrages plus spécifiques peuvent apporter des éclairages intéressants sur certains éléments de la politique byzantine de l'époque. C'est le cas de la Topographie chrétienne de Cosmas Indicopleustès, un voyageur originaire d'Alexandrie qui décrit les relations entre l'Empire et les royaumes de la mer Rouge, ou encore des écrits de Cassiodore sur les relations entre les Byzantins et les Ostrogoths. En langue latine, la chronologie de Marcellinus Comes est particulièrement riche, d'autant qu'il est proche de Justinien alors qu'il n'est encore que le successeur à venir de son oncle. Enfin, de nombreuses sources ecclésiastiques, parfois d'auteurs originaires des provinces orientales, ont survécu et donnent un aperçu de la politique religieuse de Justin, même si les convictions religieuses des auteurs débouchent souvent sur des récits partiaux.
Origine et ascension vers le pouvoir
Flavius Iustinus est né vers 450 dans la ville de Bederiana, près de Niš, dans la province de Dacie méditerranéenne, où le latin plutôt que le grec est langue d’usage. Les sources sont partagées sur son origine exacte, soit thraco-romaine, soit illyrienne. À plusieurs reprises dans l'histoire de l'Empire romain, des hommes originaires de cette région sont devenus empereurs, à l'image de Claude II le Gothique, Aurélien ou Constantin Ier. C'est aussi une région frontalière régulièrement menacée par les invasions barbares. Selon Procope de Césarée, il est issu d'une modeste famille paysanne, ce que Jean Zonaras tend à confirmer en le disant bouvier ou porcher. Il se rend à Constantinople vers 470 avec deux compagnons, connus sous les noms de Zimarchus et Dityvistus. Un tel exil est alors courant pour fuir les dévastations causées par les incursions répétées de peuples barbares. Arrivé dans la capitale, il se joint au corps des Excubites que l’empereur Léon Ier vient de créer pour contrebalancer l'influence des troupes de fédérés germains. L'armée est alors le meilleur moyen pour un individu de basse extraction de s'élever dans la société. Il a la réputation d'être illettré, une accusation rapportée notamment par Procope de Césarée. Ce dernier, issu de l'aristocratie impériale, rabaisse un empereur d'ascendance modeste, comme il le fait aussi pour Justinien qui prend sa suite. Dans son Histoire secrète, il affirme que Justin a besoin d'un pochoir pour signer les édits impériaux : une sorte de règle dans laquelle est gravée l'expression legi (« j'ai lu »). D'autres chroniqueurs mettent l'accent sur le manque d'éducation de Justin. Jean le Lydien déclare que « hormis son expérience militaire, il ne connaissait aucune science », et Zacharie le Rhéteur défend aussi la thèse de l'illettrisme. Toutefois, l'historien russe Alexandre Vassiliev remet en cause cette idée. Il rappelle que Justin n'est pas le seul à utiliser le « pochoir » décrit par Procope, un objet qui permet de signer plus vite les nombreux documents qui peuvent se présenter. En outre, Vassiliev doute fortement qu'un personnage ayant atteint un tel niveau dans la hiérarchie sociale soit dépourvu de toute capacité intellectuelle et estime que les propos de Procope sont à prendre avec précaution.
Sur le plan familial, les parents de Justin ne sont pas connus. En revanche, il a au moins une sœur, dont le nom pourrait être Vigilantia (ou Bigleniza, qui est la forme slave de ce patronyme). Elle a un fils, Justinien, qui est adopté plus tard par Justin et devient son successeur, ainsi qu'une fille, Vigilantia. Il a aussi un frère qui a plusieurs enfants, parmi lesquels Germanus, cousin de Justinien, qui devient un général important sous les règnes de Justin et de Justinien. Son épouse, Euphémie (née Lucipina), apparemment d’origine barbare, aurait été esclave et concubine d’un autre homme avant d'attirer l'attention de Justin, avec qui elle se marie.
Tout au long de sa carrière militaire, Justin progresse dans la hiérarchie et acquiert progressivement les faveurs impériales. Lors de la guerre contre les Isauriens, entre 492 et 497, il occupe déjà des postes de commandement puisqu'il est au rang d'hypostrategos, soit général en second. Selon Procope de Césarée, il s'oppose à Jean le Bossu, l'un des deux généraux qui mènent la guerre en Isaurie. Il est emprisonné et condamné à mort, mais Jean le Bossu aurait été convaincu en rêve de ne pas exécuter la sentence, laissant la vie sauve à Justin. Cet épisode singulier est mentionné uniquement par Procope et participe à construire un destin impérial à Justin. En effet, les chroniqueurs de l'époque tendent à développer des histoires faisant intervenir des éléments surnaturels pour expliquer les cas d'ascension aussi surprenants que celui de Justin. D'après l'historienne Virginie Girod, le songe dont aurait été victime Jean le Bossu à propos de Justin ferait ainsi partie des nombreux contes qui circulaient depuis la Haute Antiquité. Il était en effet assez courant à l'époque d'inventer a posteriori des présages afin de renforcer la légitimité d'un empereur, car cela faisait partie des croyances selon lesquelles une grande destinée devait nécessairement être annoncée par un présage. En 503, Justin participe à la guerre d'Anastase contre les Sassanides. Il est l'un des généraux de l'armée de Celer (magister officiorum) qui contre-attaque après les premiers assauts de Kavadh Ier. Il ne semble pas avoir accompli de grands exploits militaires lors de cette campagne. Enfin, en 515, il contribue à mater la révolte de Vitalien, un général byzantin qui était en désaccord avec la politique fiscale et religieuse de l'empereur Anastase Ier. Là encore, Procope semble romancer son action et il lui attribue la prise d'un navire de la flotte de Vitalien qui débouche sur la défaite du général séditieux.