La journée des Tuiles est une émeute survenue le 7 juin 1788 à Grenoble, au cours de laquelle les insurgés affrontent la troupe à coup de tuiles et de pierres jetées des toits. L'émeute survient dans le contexte de la fronde parlementaire consécutive à la tentative de réforme du garde des Sceaux Lamoignon et du contrôleur général des finances Loménie de Brienne, visant à annuler les pouvoirs rendus aux parlements au début du règne de Louis XVI.
Cette émeute, prélude de la Révolution française, fait trois morts et vingt blessés dans la population et un assez grand nombre de blessés parmi les membres du régiment Royal-Marine.
Cette première grave émeute contre l'autorité royale suscite la réunion des états généraux du Dauphiné et conduit Louis XVI à promettre la tenue d'états généraux à Versailles, qui auront lieu moins de onze mois plus tard.
Le jeudi 8 mai 1788, un lit de justice enregistre les édits sur la réforme judiciaire du garde des Sceaux Lamoignon, qui supprime notamment le droit de remontrance des cours souveraines (Parlement de Paris et parlements de province, Cour des aides, Cour des comptes…) et crée une cour plénière chargée de l'enregistrement et de la conservation des actes royaux, édits et ordonnances, dont les membres seraient nommés par le roi. De leur côté, les conseillers parlementaires se verraient désormais confinés à de simples fonctions de juges judiciaires n'ayant plus à connaitre que des affaires criminelles contre les nobles et des affaires civiles impliquant des litiges inférieurs à 20 000 livres dans de nouveaux tribunaux appelés grands bailliages.
Les parlements — bastions avancés de la société d'ordres, des privilèges et des exemptions fiscales — perdraient ainsi le contrôle sur les lois du royaume. Or la procédure de remontrance leur permettait de refuser d'adopter un texte en fonction des particularités provinciales. Mais pour que ces édits de mai puissent être applicables, il fallait qu'une dernière fois chaque parlement les enregistre. Le Parlement de Paris, entraîné par les conseillers Duval d'Eprémesnil et Goislard de Montsabert, entre aussitôt en rébellion. Il proclame ne tolérer aucune innovation à la constitution[Quoi ?] et inscrire dans le marbre les lois fondamentales du royaume, en y incluant, entre autres, l'inamovibilité de la magistrature.
L'opposition gagne tout le royaume. Chaque parlement s'accroche à ses immunités régionales et défend la légitimité des justices féodales et seigneuriales. C'est le cas à Rennes où l'on séquestre l'intendant de Bretagne mais surtout à Grenoble dans le Dauphiné, ville fortifiée d'une cinquantaine d'hectares pour sa rive gauche et de 20 000 habitants où une bonne partie de la ville (avocats, procureurs, huissiers, clercs et commis de la basoche, procéduriers, écrivains publics, porte-chaises…) vit de la présence de son parlement.
Le gouverneur général du Dauphiné Louis-Philippe d'Orléans séjournant alors à la cour royale à Paris, c'est le duc de Clermont-Tonnerre, lieutenant général et commandant en chef du Dauphiné, qui présente le 9 mai les édits au parlement du Dauphiné, lequel refuse de les enregistrer. Le lendemain 10 mai, le duc de Clermont-Tonnerre revient à la charge accompagné de l'intendant du Dauphiné Gaspard Caze de la Bove et de son escorte armée. Après une entrevue houleuse durant près de vingt et une heures, les membres du parlement sont contraints de signer l'enregistrement des édits. Le palais du parlement du Dauphiné est immédiatement évacué de force par les soldats, les portes verrouillées et ses membres mis d'office en vacance avec interdiction de siéger.
Le 12 mai, le corps consulaire de la ville se réunit en séance exceptionnelle afin de condamner sans réserve ce coup de force. Le 20 mai, le premier président Albert de Bérulle réunit dans son hôtel de la première présidence les membres du parlement et les consuls afin de rédiger un arrêt déclarant illégales les mesures prises contre le parlement. L'arrêt est aussitôt envoyé à Loménie de Brienne qui réagit le 30 mai en ordonnant au lieutenant général de faire « exiler sur leurs terres les rebelles du parlement ». Le vendredi 6 juin, une brochure intitulée L'Esprit des édits enregistrés militairement le 10 mai est distribuée en ville. Elle est anonyme, mais chacun pense à un jeune avocat nommé Antoine Barnave. À 9 heures du soir, le lieutenant général et l'intendant du Dauphiné annoncent au premier président du parlement du Dauphiné qu'ils détiennent le courrier mettant à exécution l'envoi des lettres d'exil des parlementaires dauphinois.
Le samedi 7 juin 1788, jour de marché sur la place Grenette, il est 7 h 30 lorsque les premiers parlementaires reçoivent par lettre de cachet l'injonction du duc de Clermont-Tonnerre, de s'exiler hors de la ville le jour même. Tandis que chacun fait ses malles et arrange son départ, l'émoi et la consternation s'emparent peu à peu des habitants informés par les auxiliaires de justice. À dix heures, marchands et boutiques ferment leurs portes, des groupes de 300 à 400 personnes, hommes et femmes, se forment, armés de pierres, bâtons, haches, barres et se précipitent aux portes de la ville afin de les fermer pour empêcher le départ des magistrats. Certains émeutiers, en allant de la porte Saint-Laurent à la porte de France, se heurtent à un piquet de 50 soldats au niveau du pont de bois, d'autres se dirigent vers la rue Neuve à l'hôtel du premier président, Albert de Bérulle. Sur place, la foule s'écarte respectueusement de l'entrée pour laisser passer le corps des avocats dirigé par le bâtonnier Pierre Duchesne, ainsi que les magistrats dont Joseph Marie de Barral, président à mortier, tous venus témoigner de leur sympathie pour cette grande institution qui disparaît.
Vers midi, alors que des femmes s'emparent des cloches de la ville en commençant à sonner le tocsin à la cathédrale, à la collégiale, à Saint-Louis et à Saint-Laurent, la foule grossit considérablement en s'associant aux magistrats. Important signal d'alerte à l'époque, les cloches activées jusqu'à 16 h 30 provoquent l'arrivée massive de paysans des environs qui s'introduisent par tous les moyens dans la ville, escaladant les remparts, utilisant des barques sur l'Isère et pour certains, en enfonçant la poterne d'une porte de la ville. Cet afflux massif de population peut par ailleurs s'expliquer par le fait que le 7 juin 1788 était un samedi, jour de marché. Une foule nombreuse venue des montagnes environnantes était présente en ville pour manifester son mécontentement face à la négation des usages provinciaux par une monarchie ruinée : remise en cause des privilèges communautaires liés à la gestion de l'eau, mise en adjudication des forêts, transformation de la corvée... Les herbières, ces vendeuses de légumes au statut précaire, étaient particulièrement affectées par ces réformes que le Parlement de Dauphiné avait eu la bonne idée de contester. Elles peuvent pour cette raison être considérées pour Jean Loup Kastler et Clarisse Coulomb comme autant de porte-paroles d'une « écologie morale de la foule » dont la Journée des Tuiles fut l'exutoire politique.
En sortant de son hôtel, le premier président du Parlement du Dauphiné tente en vain d'apaiser la foule, mais sans l’écouter, les émeutiers remontent à son domicile malles et bagages déjà installés dans sa voiture et prennent le soin de dételer ses chevaux. Certains partent chez d'autres magistrats et ramènent leur voiture dans la cour de l'hôtel de la première présidence afin de les empêcher de quitter leur domicile.
Pendant ce temps, d’autres révoltés se précipitent vers l'hôtel du gouverneur situé en bordure des remparts. Le duc de Clermont-Tonnerre dispose de deux régiments d'élite à Grenoble, le Royal-Marine dont le colonel est le marquis d'Ambert et le régiment d'Austrasie dont le colonel est le comte de Chabord. Les deux régiments sont alternativement de service hebdomadaire et c'est le tour du Royal-Marine qui est mis en alerte dès l'aube du 7 juin, mais avec interdiction de faire usage de ses armes. Mais lorsque les émeutiers donnent l'assaut à l'hôtel, les officiers font intervenir la troupe et un vieilard de 75 ans reçoit un coup de baïonnette. À la vue du sang, le peuple devient furieux et commence à dépaver les rues. Des gens montés sur le toit d'immeubles de quatre étages se mettent à lancer une véritable pluie de tuiles et de pierres. Certains soldats ouvrent le feu sur l'ordre d'un adjudant, d'autres se réfugient dans un immeuble et tirent par les fenêtres, mais la foule s'y précipite aussitôt et ravage tout à l'intérieur.