Jerry Rubin (14 juillet 1938 – 28 novembre 1994) est un militant libertaire et antimilitariste américain des années 1960 et 1970, cofondateur du mouvement Yippie, puis reconverti dans les affaires à partir des années 1980.
Jeunesse et début du militantisme
Jerry Rubin est le fils d'un marchand de pain devenu ensuite permanent du Syndicat des camionneurs de boulangerie. Il est de confession juive. Sa mère, qui joue du piano, a étudié à l'université. Jerry, par le piston, réussit à se faire réformer. Pendant un an, il étudie à Oberlin College (Ohio). Ses parents meurent à dix mois d'intervalle en 1960 et 1961, le laissant seul pour élever son frère cadet, Gil, qui a 13 ans à l'époque. Jerry projette, afin de lui faire découvrir le monde, de l'emmener en Inde ; cependant, devant les protestations de sa famille, il renonce à son projet et l'emmène à Tel-Aviv. Gil apprend alors l'hébreu et décide, plus tard, de rester en Israël et de vivre dans un kibboutz. Jerry reste un an et demi en Israël. Puis il rentre aux États-Unis où il écrit pour différents journaux en parallèle de ses études. Il obtient une licence de sociologie à l'université de Cincinnati. En 1964, il entre à l'université de Berkeley en Californie.
Dans cette même année, avec un groupe de quelques dizaines d'étudiants américains, Jerry Rubin rencontre Che Ghevara à La Havane pendant quatre heures et affine ainsi son rêve de révolution. De retour à l'université de Berkeley, il adhère à un militantisme politique de plus en plus virulent contre le règlement sur le campus, contre les ségrégations et le racisme dans la société. Il écrit dans Do it, son autobiographie de jeune révolutionnaire : « Les étudiants étaient devenus la première force politique de l'État de Californie. L'université était notre place-forte, notre base de guérilla. Nous avions le pouvoir sur le campus. Nous étions la majorité. Mais au-dehors, les politiciens, les juges, les flics s'étaient jurés d'avoir notre peau. » Et, quelques page plus loin, il écrit également : « L'université était un fortin assiégé par notre culture barbare de créatures chevelues, des défoncés et va-nu-pieds qui avaient fait du domaine universitaire (propriété de l'État !) leur Luna Park. L'université était menacée dans son intégrité. Les politiciens étaient fous de rage. »
Au printemps 1965, Jerry Rubin fonde avec Stephen Smale le Vietnam Day Committee (le VDC, Comité d'organisation de la journée du Vietnam) lors d'une longue journée de protestation contre la guerre du Vietnam à l'université de Berkeley, à laquelle ont participé environ 40 000 personnes. Dès lors, Jerry Rubin et les membres de son entourage n'ont de cesse d'organiser des journées de protestation contre la guerre sous la forme de «teach-in »(conférence d'éducation populaire, grève active) ou de «be-in»(occupation pacifique, voire extatique, que les hippies nomment "human be-in"). De leur côté, les yippies créent le «do-in» (en référence à l'action). En janvier 1967, lors d'une grande fête nommée Human Be-In au Golden Gate Park de San Francisco, Jerry Rubin et son VDC font un appel aux dons pour faire libérer de prison des camarades ; de grands noms de la contre-culture se tiennent à leurs côtés, Allen Ginsberg, Gary Snyder et Timothy Leary. Dans le courant de l'année 1967, Jerry Rubin est auditionné par la Commission des activités anti-américaines, qu'il affronte sans peur aucune ; se rendant ainsi à l'une des sessions habillé en soldat de la guerre d'indépendance, et distribuant aux personnes présentes des copies de la Déclaration d'indépendance. Puis il « fait d'immenses bulles de chewing-gum pendant que ses témoins raillent la commission en faisant à ses membres des saluts nazis ».
Naissance et activités du mouvement Yippie
Au tout début de l'année 1968, aux côtés d'Abbie Hoffman et de Paul Krassner, Jerry Rubin fonde le Youth International Party. C'est à partir des initiales de ce nom, Y.I.P., qu'est créé dans le même instant le nom de « yippie ». Selon Rubin, Paul Krassner se serait écrié avec enthousiasme : « YIPpie ! On est des yippies ! » Ce mouvement, plus politisé que celui des hippies, se développe tout au long de l'année 1968 avec une particulière arrogance, une audace insolente qui a le don d'agacer les autres militants gauchistes. Les yippies ne comptent pas sur la classe ouvrière pour faire la révolution mais sur la jeunesse. De la sorte, ils proclament haut et fort : « Ne faites jamais confiance aux plus de trente ans. »
En août 1968, Jerry Rubin et ses amis militants yippies montent à Chicago, après avoir lancé un vibrant appel à la jeunesse contestataire du pays pour faire entendre la voix de l'opposition à un régime capitaliste jugé oppressif, raciste et inégalitaire. La New Left (la gauche américaine) et les pacifistes hostiles à la guerre du Vietnam entendent cet appel et se rendent à Chicago où est organisé la Convention démocrate pour désigner un candidat à la prochaine élection présidentielle (le favori Robert Kennedy vient d'être assassiné). Jerry Rubin est aux anges ; il va pouvoir y déployer toute sa force révolutionnaire anarchiste. Richard Daley, le maire démocrate de Chicago, met tout en œuvre pour empêcher les « gauchistes » de pénétrer sous le chapiteau géant où se déroule la Convention. Des milliers de policiers, de soldats et de gardes nationaux sont dépêchés sur place pour assurer l'ordre. Les yippies se font bruyamment entendre dans la foule de quelque 15 000 manifestants, très souvent des étudiants. Jerry Rubin donne des yippies un tableau saisissant dans Do it : «Nous étions crasseux, puants, immondes, mal embouchés, défoncés jusqu'à l'os, un ramassis de têtes brûlées en blousons de cuir. Nous offrions un spectacle nauséabond de saleté misérable, l'incarnation de tout ce que le mode de vie bourgeois compte de déchets.» Dans la ville, la manifestation dégénère en une véritable bataille de rue. «Les yippies dressèrent des barricades, allumèrent des incendies, renversèrent des cars de flics et dévastèrent tout sur leur passage» note Rubin. Sous l'œil des caméras de télévision, les forces de l'ordre exercent une grande violence à l'encontre des manifestants. Dans le même temps, malgré ces événements aux accents de chaos, les yippies, assistés notamment d'Abbie Hoffman, ne manquent pas d'humour : ils proposent leur propre candidat à la présidentielle, un cochon (amené sur place) dénommé Pigasus. Un an plus tard, les principaux organisateurs de ces manifestations auront à répondre de leurs actes devant la justice lors de ce qu'il est convenu d'appeler le "procès de Chicago".
Du People's Park de Berkeley au procès de Chicago
Suite aux troubles insurrectionnels de Chicago qui ont bouleversé la société américaine, Jerry Rubin, hautement surveillé par le F.B.I., mène une vie difficile : surveillance accrue, contrôles, écoutes téléphoniques, descentes des stups, restriction des allées et venues... Mais cet activiste «enragé» devenu célèbre ne tient pas à relâcher son ardeur révolutionnaire malgré les obstacles, tant il déborde d'énergie. Il va le prouver au printemps 1969 quand éclate en Californie l'affaire du People's Park, le « parc du peuple de Berkeley », terrain appartenant à l'université. Les étudiants se sont approprié cet espace pour en faire un jardin public et un lieu de libre expression. Jerry Rubin et ses amis yippies participent à cette création qui génère beaucoup d'enthousiasme (pique-niques géants, concerts rock, tournages de films, nourriture gratuite distribuée...). Mais le gouverneur de Californie, Ronald Reagan, est alerté de cette occupation, illégale au regard de la loi. Quelques jours plus tard est ordonnée la fermeture du parc ; aussitôt des bulldozers détruisent le vaste jardin. Une manifestation est organisée dans la soirée, donnant lieu à une émeute face à la police armée. Jerry Robin livre sa version des faits : « On aurait dit le Vietnam. (...) Des hélicoptères bombardaient le campus avec des lacrymos. (...) Des tanks et des camions ravagèrent nos arbres, nos plantes et nos parterres de fleurs. »