Jennie Fletcher, née le 19 mars 1890 à Leicester (Royaume-Uni) et morte le 17 janvier 1968 à Teeswater (Canada), est une nageuse britannique.
Jennie Fletcher est issue de la classe ouvrière. Son père tient une petite boutique, mais elle et ses frères et sœurs travaillent en usine. Elle profite d'un programme d'apprentissage de la natation dans les écoles primaires de Leicester. Très vite remarquée, elle multiplie les compétitions à l'adolescence. De 1906 à 1912, elle est six fois championne d'Angleterre sur le 100 yards nage libre dont elle bat aussi à 11 reprises le record du monde. Elle réussit à s’entraîner malgré ses horaires à l'usine. Les épreuves de natation féminine ayant été annulées lors des Jeux olympiques de Londres en 1908 elle doit attendre ceux de 1912 à Stockholm. Si elle se contente de la troisième place en individuel sur le 100 mètres nage libre, elle remporte l'or au relais 4 × 100 mètres nage libre.
Profitant de sa renommée olympique, elle peut enfin quitter l'usine pour enseigner la natation, d'abord à Leicester, puis au Canada, où elle émigre avec son époux après la Première Guerre mondiale. Comme les règles de l'amateurisme d'alors empêchent de gagner de l'argent avec le sport, elle doit mettre fin à sa carrière de sportive pour pouvoir enseigner.
Jennie (parfois Jane ou Jenny) Fletcher est la fille de John Frederick Fletcher, un marchand de poissons et de fruits, né dans le Yorkshire en 1858, et de son épouse Emily, née à Leicester en 1861. Ils se marient en 1880 et ont onze enfants dont neuf ont atteint l'âge adulte ; parmi eux Minnie née en 1887, Jennie née en 1890, Violetta née en 1892, Benn né en 1897 et Tom né en 1900. En 1911, Minnie travaille dans la boutique familiale, Violetta dans une usine de chaussures où Benn est aussi apprenti, Tom va encore à l'école et Jennie travaille sur une machine dans une entreprise de bonneterie. La famille habite sur Checketts Road, dans le quartier pauvre de Belgrave (en). Lorsqu'ils ne sont pas à l'usine ou à l'école, les enfants Fletcher aident aussi à tenir un étal de poissons sur le marché local. Dans une interview de 1964, à l'occasion des Jeux de Tokyo, elle raconte qu'elle est à l'usine douze heures par jour six jours par semaine. Depuis 1874, la loi limite le travail des femmes dans les industries textiles à 56 heures et demie par semaine.
Jennie Fletcher apprend à nager à l'école de Mellor Street et remporte ses premières victoires, locales, à l’âge de 11 ans. En 1905, elle termine quatrième lors de ses premiers championnats d'Angleterre sur 100 yards nage libre. Elle est alors adhérente du Leicester Ladies Swimming Club et nage aux Vestry Street Baths. En juin 1906, elle est « championne de Leicester » lors d'une compétition qui comprend des épreuves dans les divers styles de nage de l'époque, du plongeon et du sauvetage.
Leicester, une des villes les plus éloignées de la mer en Angleterre, mais traversée par la Soar et de multiples canaux, est alors une des plus dynamiques en ce qui concerne la natation, disposant aussi de nombreux « bains » avec des bassins, dont l'accès est gratuit, ou peu cher. John Jarvis, plusieurs fois médaillé en natation aux Jeux olympiques (Paris en 1900 et Athènes en 1906) est un enfant du pays. Il y enseigne aussi la natation, tout comme Ada son épouse et leurs quatre filles. La ville compte trois entraîneuses de natation, diplômées par la fédération britannique, l'Amateur Swimming Association, dont Clara Jarvis, sœur de John Jarvis. Une fédération locale (Leicester County Amateur Swimming Association & Humane Society) regroupe en 1891 pas moins de vingt clubs. Son objectif est de promouvoir l'apprentissage de la natation, et du sauvetage, pour lutter contre les noyades. À partir de 1897, la ville organise une compétition de natation entre les écoles. En 1899, un accord est passé entre la ville et les bains pour permettre l'apprentissage de la natation aux enfants, à raison d'une séance par semaine pour la modique somme d'un demi-penny, donc à la portée des classes populaires. En deux ans, cela permet à 641 garçons et 154 filles d'apprendre à nager.
Jennie Fletcher, en plus de son travail à l'usine, court dans Abbey Park, nage en piscine l'hiver ou dans un des canaux de la ville l'été et fait des exercices de renforcement musculaire. Elle fait aussi attention à son régime alimentaire. Enfin, elle joue du piano.
Lorsqu'elle a 17 ans, elle est contactée pour devenir professionnelle et partir en tournée mondiale aux côtés d'Annette Kellermann. Ses parents refusent.
Titres nationaux et records du monde
Son style de nage est le trudgeon, avec le battement de pied dit « Jarvis-Nuttall-Kick », mis au point par John Jarvis et Joseph Nuttall (en), plutôt que le « side stroke » préféré par la fédération britannique, l'Amateur Swimming Association. Cette forme ancienne de crawl est en effet considérée comme peu esthétique, trop fatigante et finalement un peu vulgaire. Cela convient à l'image d'une nageuse issue des classes populaires.
En vue du championnat d'Angleterre de 1906, elle prend un entraîneur professionnel, le Français Alf Ferrand (ou Farrand), qui s'est rendu célèbre par ses prestations de music-hall au Royal Aquarium de Londres. Ils préparent la course à Southport. Le 20 septembre 1906, aux Cossington Street Baths de sa ville natale, Jennie Fletcher bat Jessie Spiers (sœur d'Annie Speirs) devant 2 000 spectateurs et s'empare du titre sur le 100 yards nage libre. Il semblerait que ce type de « titre » de « championne » s'obtienne et se garde alors de la même façon que pour les titres de champions de boxe. Une nageuse défie la tenante d'un titre et le conserve tant qu'elle n'est pas à son tour battue ou ne prend pas sa retraite.
Il est probable que très rapidement ensuite, Jennie Fletcher ait changé d'entraîneur, pour passer sous la férule de Clara Jarvis, sœur du champion olympique John Jarvis. Cette dernière est entraîneuse professionnelle, certifiée par la fédération britannique depuis 1903, à l'égal des entraîneurs masculins. C'est à l'influence de Clara Jarvis que sont attribués les rapides progrès de Jennie Fletcher, dont le style se rapproche de plus en plus de celui de John Jarvis, comme le constate alors la presse sportive. Celui-ci est parfois aussi considéré comme un des entraîneurs de Jennie Fletcher.
Jennie Fletcher conserve son titre de championne d'Angleterre jusque 1909, améliorant son temps de 10 s pour nager alors en 1 min 14 s. En 1910, elle est battue par la nageuse galloise Irene Steer qui nage en 1 min 13 s 6, dans un style encore plus proche du crawl que celui de Jennie Fletcher. Cette dernière reprend son titre et le conserve en 1911 et 1912.
Elle établit et conserve aussi le record du monde du 100 yards nage libre pendant sept ans, l'améliorant onze fois.
Elle joue au water-polo pour l'équipe féminine de Leicester (les Leicester Ladies, invaincues pendant cinq ans). Son absence après les Jeux entraîne la première défaite de son équipe, le 23 juillet 1912, un à zéro, face aux London Ladies.
Annulation des Jeux de Londres
Des épreuves féminines de natation aux Jeux olympiques de Londres avaient été discutées en octobre 1907. Les comités olympiques britannique, danois et norvégien s'étaient montrés très favorables à leur organisation. Il semblerait que les épreuves aient finalement dû être annulées, faute d'un nombre suffisant de nageuses engagées. Si des démonstrations eurent lieu, aucune médaille ne fut remise. Jennie Fletcher, âgée de 18 ans et alors considérée comme à l'apogée de sa carrière, doit renoncer à faire montre de l'étendue de son talent.
Lors des Jeux olympiques de Stockholm, Jennie Fletcher est engagée au 100 mètres nage libre ainsi que dans le relais britannique du 4 × 100 mètres nage libre, les deux seules épreuves alors ouvertes aux femmes. La délégation britannique à Stockholm comprend deux « chaperons » pour l'équipe féminine de natation : Mesdames Holmes et Jarvis, en fait toutes les deux entraîneuses de natation. Et dans le cas de Clara Jarvis, c'est même l'entraîneuse personnelle de Jennie Fletcher qui accompagne sa nageuse aux Jeux.