Jean Ricardou, né le 17 juin 1932 à Cannes où il meurt le 23 juillet 2016 , est un écrivain et un théoricien de la littérature. Membre du comité de direction de la revue d'avant-garde Tel Quel de 1962 à 1971, il est le principal théoricien du Nouveau roman avant de se consacrer, à partir de 1985, quasi exclusivement à l'élaboration d'une nouvelle science de l'écrit et de l'écriture : la textique.
Ses œuvres complètes sont publiées aux Impressions nouvelles.
Dans Le théâtre des métamorphoses, Ricardou introduit une « courte note biographique » indiquant sa date et lieu de naissance, le métier de son père, etc. Cette note se termine ainsi :
Il faut le reconnaître : si exactes soient-elles, si conformes à celles dont les autobiographies ouvertement se contentent, telles indications, prises en elles-mêmes, ne présentent, pour le lecteur, strictement aucun intérêt.
Ancien élève de l'École normale d'instituteurs de Paris, qu'il intègre en 1951, Ricardou exerce le métier d'instituteur dans une école primaire de garçons à Saint-Denis, où il enseigne la lecture et l'écriture aux petits du onzième jusqu'en 1961, puis il devient professeur de CEG (collège d'enseignement générale) à Paris, où il enseigne le français, la littérature, l'histoire, la science et la géographie jusqu'en 1977. À partir de 1970, il donne fréquemment des cours et conférences sur le Nouveau Roman dans des universités du Canada, de l'Australie, des États-Unis et de Paris. Mais comme l'enseignement ne lui laisse que peu de temps pour son propre travail d’écriture, il démissionne de l'Éducation française en 1977 et n'accepte plus que rarement les conférences à l'étranger. En 1973, il obtient sa Licence d'Enseignement en Lettres modernes à l'Université de Vincennes (Paris VIII), puis en 1975 son doctorat de 3e cycle en Littérature française à l'université d'Aix-Marseille, enfin en 1982 son doctorat ès lettres à l'université de Toulouse-Le Mirail. À partir de 1980, il est conseiller à la programmation et à l'édition du Centre culturel international de Cerisy-la-Salle.
Sa carrière d'écrivain commença en 1955, lorsque, intrigué par un article défavorable qui jugeait incompréhensible Le Voyeur d'Alain Robbe-Grillet, il décida de s'approprier les procédures de ce qui commençait à se faire connaître comme le Nouveau Roman. Il rencontra Robbe-Grillet en 1958 et, après deux nouvelles et huit « notes de lecture » dans Tel Quel, la revue de la NRF et Critique, il publia son premier roman, L'Observatoire de Cannes, en 1961 aux Éditions de Minuit. En 1966, son deuxième roman, La Prise de Constantinople (Minuit, 1965), reçut le prix Fénéon de littérature.
Ricardou publie son premier livre de théorie Problèmes du Nouveau Roman (1967) dans la collection « Tel Quel » aux éditions du Seuil. Il co-dirige le premier grand colloque sur le nouveau roman (Cerisy, 1971), qui réunit les principaux nouveaux romanciers, puis dirige les colloques Claude Simon et Robbe-Grillet, auxquels participent respectivement les deux écrivains.
En 1985, c'est au Collège international de philosophie (Paris) qu'il inaugure une nouvelle discipline, la textique. À partir de 1989 et jusqu'en 2015, s'est tenu chaque année à Cerisy, sous sa direction, un séminaire de textique, associé à un atelier d'écriture qu'il y tient chaque soir du séminaire.
Le travail de Ricardou se distingue particulièrement par son style, méticuleusement soigné et souvent très poétique, et par son souci d'articuler de manière cohérente trois activités habituellement disjointes: la « pratique » (soit l'écriture d'ouvrages de fiction), la théorie (de l'écrit et de l'écriture) et l'enseignement (didactique de l'écriture) :
Engagé dans ces deux courants qui ont marqué notre littérature récente (Tel Quel et le Nouveau Roman), sa pratique n’a eu de cesse d’investir, d’explorer et d’articuler parallèlement trois des champs complémentaires de l’écriture : fiction, théorie, didactique.
L’importance, tant qualitative que quantitative, de l’œuvre théorique de Ricardou tend à laisser dans l'ombre son œuvre de fiction (romans et nouvelles). On ne saurait cependant négliger cet avertissement qu’il a lancé à plusieurs reprises: son œuvre théorique n’a d'autre raison que de chercher à pénétrer ce que la pratique du texte de fiction permet de produire : Ce que personne, de nos jours, ne devrait méconnaître, (...), c'est avec quelle force les directives d'écriture, funambulesques maintes fois quelques-unes il est vrai, loin d'interdire, ainsi que les naïfs le croient, les mouvements de la pensée, lors confondue sans doute avec le vague à l'âme, savent offrir à l'invention, au contraire, et parce qu'elles lui posent, tout simplement, de très exacts problèmes, les meilleures des chances. (...). Mieux : telles supplémentaires structures, non seulement elles permettent d'obtenir, et beaucoup plus qu'on ne l'avoue, ce que fors elles on n'eût jamais conçu (et c'est pourquoi mieux vaut, que n'a-t-il susurré (si un temps suffisant, du moins, m'est consenti, je le ferai paraître un soir pour Mallarmé), de préférence à tout pyramidal recensement d'un univers imaginaire, fournir la stricte analyse des matérielles relations par lesquelles un poète imagine), mais encore, tel est le dos caché du mécanisme (...), elles conduisent quelquefois à produire des idées strictement étrangères, peut-être, à ce qu'on se figure avoir émis. Ainsi, ses premiers textes et poèmes (déposés dans le fonds d’archives de l’IMEC) confirment, sinon la prééminence, du moins la précédence de l'écriture de fiction sur la recherche théorique. Certains de ces textes, d’inspiration surréaliste, sont publiés dès 1956 dans une petite revue ronéotypée, L’Herne, créée par Dominique de Roux. Mais très vite, marqué par sa lecture du roman de Robbe-Grillet, Le voyeur, puis par L’emploi du temps de Butor ou Le vent de Claude Simon, Ricardou s'engage résolument sous la bannière du premier « Nouveau Roman ». À partir de 1959, il se lance dans l’écriture de ce qui deviendra son premier roman L’Observatoire de Cannes (Minuit, 1961) :Commencé fin 1959, L’Observatoire de Cannes se situe au croisement de deux aventures : celle de Tel Quel (1960-1982) qu’il inaugure avec Le Parc de Sollers paru la même année (1961) et la deuxième vague du Nouveau Roman auquel il s’associe autour des Editions de Minuit. Dès les années soixante, Ricardou engage la théorie du Nouveau Roman. L’Observatoire de Cannes annonce à la fois ce qui deviendra l’ “écriture textuelle” en 1965 avec notamment La Prise de Constantinople et, pour Sollers, Drame. Comme Le Parc, il s’inscrit dans la mouvance des premiers romans de Robbe-Grillet. Toutefois, L’Observatoire est de bout en bout un roman descriptif de façon encore plus radicale que le premier Nouveau Roman des années cinquante. Ricardou pousse à leur extrême limite certaines techniques amorcées par Robbe-Grillet, accentuant les descriptions d’objet fixe, dé-psychologisant au maximum le regard descriptif, déconnectant par avance toute relève monologique de la représentation par une “histoire”.
Les Lieux-dits et Révolutions minuscules
Parallèlement aux ensembles romanesques d’envergure, Ricardou publie régulièrement des textes plus brefs dans diverses revues et notamment dans Tel Quel. En 1971, il rassemble les plus importantes de ces « nouvelles » dans un recueil, intitulé ironiquement Révolutions minuscules. Il paraît chez Gallimard, qui avait publié deux ans avant son récit le mieux reçu par la critique et les lecteurs : Les lieux-dits, petit guide d’un voyage dans le livre.
Publié en 1982 aux éditions du Seuil, dans la collection « Fiction & Cie », Le Théâtre des métamorphoses est le neuvième ouvrage de Ricardou. Il succède à quatre livres de théorie et à quatre livres de fiction. Cependant, à la différence des précédents, cet ouvrage s'affiche ouvertement comme un « mixte ». Cette appellation paraît inédite si bien que le prière d'insérer en éclaircit d'emblée le motif: il s'agit à la fois d'un ouvrage de fiction et d'un ouvrage de théorie. Or, si le livre conjoint ainsi deux genres, facilement identifiables (fiction & théorie), un tel assemblage ne laisse pas, à la fois de surprendre et, néanmoins, de s'entendre.