Jean Louis Vivès (en catalan : 'Joan Lluís Vives' ; en espagnol : Juan Luis Vives ; en latin : Ioannes Lodovicus Vives), né à Valence (royaume de Valence) le 6 mars 1492 et mort à Bruges (Pays-Bas bourguignons), le 6 mai 1540, est un théologien, un philosophe et un pédagogue espagnol.
Juif converti au catholicisme, il livra des réflexions neuves sur l'organisation de la société et fut avec Érasme et Budé, l'un des plus grands représentants de l’humanisme chrétien nordique mais aussi l'un des philosophes espagnols les plus érudits et profonds. Porté par une morale de l'action concrète à la politique, son œuvre exerça son influence pendant plusieurs siècles. « Polygraphe de génie », il est reconnu « personnalité la plus européenne du siècle d'or espagnol ».
Vives naît dans une famille de Juifs conversos devenus « nouveaux chrétiens » forcés, à la suite des sanglantes émeutes antijuives de 1391 puis à nouveau persécutés par l'Inquisition espagnole pour avoir secrètement pratiqué le judaïsme (crypto-judaïsme).
Il est l'aîné de la fratrie composée de Jaume, Beatriu, Anna Leonor et Isabel. Son père, Lluís Vives Valeriola (ex Abenfaçam), petit marchand valencien, voit tous ses biens confisqués quand il meurt sur le bûcher en 1522, et sa mère, Blanquina March Almenara (ex Xaprud) (1473-1508), est condamnée en effigie pour hérésie et apostasie (judaïsme) par les inquisiteurs Arnau Alberti et Juan de Churruca, puis sa mémoire est anathématisée et ses restes sont déterrés 21 ans après sa mort pour être brûlés, en 1529 à Valence. Ainsi, les deux sœurs de Vives, Beatriz et Leonor, ne peuvent plus prétendre revendiquer leur droit aux 10 000 sous ou sueldos de la dot de leur mère ni à quelconque bien de leurs deux parents, confisqués par le Trésor royal pour devenir propriété de l'Inquisition.
Lors de la révolte des Germanias (entre 1519 et 1523), des membres de sa famille judéo-converse adoptent des positions radicalement différentes : si la majorité des Vives est opposée aux insurgés, à l’image de Baltasar, l’oncle de Joan Lluis Vives, « qui participa de façon décisive à la répression, un autre oncle, Enric March, juriste, participa à la révolte comme assesseur du gouvernement des Trece et fut condamné à 420 sueldos d’amende. Un autre oncle de Joan Lluis, Joan March pactisa avec le Génois Spinola au nom d’un autre agermanado Diego de Trevinyo ».
L'origine juive de Vivès et la tragédie familiale ne sont découvertes que dans les années 1960 et permettent alors à des biographes d'expliquer son exil définitif de Valence, certaines de ses attitudes (son refus de retourner en Espagne), certains de ses commentaires épistolaires (son inquiétude pour sa famille et son découragement à certaines occasions) et probablement une partie de son œuvre.
Vives quitte très jeune l'Espagne (1509), tant par peur des poursuites de l’Inquisition que par désir de s'inscrire à la Sorbonne, alors l'université la plus réputée d'Europe. Il s'installe à Paris en 1509, à l'âge de seize ans, pour poursuivre ses études (sous Louis XII) et sera reçu docteur.
À son arrivée, il s'inscrit comme étudiant de première année à la Faculté des Arts. Au début, il fréquente le collège de Lisieux pour suivre les cours de Juan Dolz mais il se déplace bientôt au collège de Beauvais pour écouter les leçons de Jan Dullaert. Plus tard, il étudia sous la direction de l'Aragonais Gaspard Lax de Sarenina au Collège de Montaigu mais, comme Érasme (son contemporain), il fut déçu par le faible niveau des cours et les bizutages à répétition. De sorte qu'en 1512, il s’établit à Bruges et il y épousa une Valencienne, malgré quelques tentatives de retour à Paris en 1514, où il enseigne à l'université et publie ses premiers ouvrages : un profil bibliographique de Dullaert, son professeur, trois traités religieux, cinq prologues ou commentaires introductifs à des œuvres classiques ou aux siennes, un dialogue sur l'éducation et l'édition critique du Poeticon astronomicon, attribué à Gaius Julius Hygienus. Il retourne encore à Paris en 1519 et 1536. La capitale française l’attirait, mais les rues encombrées et la familiarité brutale des habitants lui faisaient préférer les Pays-Bas espagnols.
En 1517, il entra au service de Guillaume de Croÿ et deux ans plus tard, se vit confier une chaire de professeur titulaire à l’université de Louvain au Collège du Château (collegium castrense). La visite d’Érasme à Louvain (1517-1521) fut pour Vivès un événement majeur : subjugué par le charisme du maître, il chercha dès ce moment à l'imiter en tout. Érasme, quant à lui, appréciait l'érudition de Vivès, et l'engagea à préparer une édition commentée de La Cité de Dieu de Saint Augustin. Le manuscrit fut confié à l'imprimeur bâlois Johann Froben en 1522, bien qu'Érasme fût déçu du résultat (il trouvait Vivès trop prolixe et inutilement polémique). En 1521, la mort de son mécène amène Vivès à démarcher successivement Charles Quint, le duc d’Albe et le Cardinal d’Utrecht, sans succès.
Ayant dédié son traité sur l'Éducation des filles (De institutione feminæ Christianæ) à la reine Catherine d'Aragon, dont il est précepteur de la fille Marie Tudor, le roi Henri VIII d'Angleterre recommande sa candidature auprès de Wolsey, qui créait à ce moment le Corpus Christi College à Oxford. Vivès fut ainsi nommé professeur de l'université d'Oxford le 12 octobre 1523.
Il retourna à Bruges au début de 1524 pour y épouser Marguerite Valdaura, fille d’un notable de la ville. De retour en Angleterre, il s'opposa dans ses écrits au remariage d'Henri VIII avec Anne Boleyn, ce qui lui vaut la perte de sa chaire d'université et l'emprisonnement.
Finalement banni d'Angleterre, il déclina l'offre de Catherine d'Aragon de venir à sa cour, probablement au souvenir des épreuves subies par ses propres parents, déclinant également l'offre de l'université d'Alcala de Henares par crainte que l'Inquisition ne le persécute à son tour. Il écrit à Érasme en 1534 :
« Nous sommes dans des moments où nous ne pouvons pas parler ou rester silencieux sans danger ».
Il rentre ainsi à Bruges. En 1539, le soulèvement de Gand et la menace d'une intervention de Charles Quint lui firent envisager de quitter la ville. Il mourut l'année suivante en laissant inachevée une Apologie générale du christianisme.
Critique envers l'administration ecclésiastique des fondations de charité, Vivès a surtout développé sa pensée sociale dans son traité De subventione pauperum. Il y souhaite l'instauration d'un contrôle strict par l'État de la situation de pauvreté, considérant qu'il n'existe pas de "droit à la paresse". Il y interdit aussi la mendicité, chasse les pauvres étrangers hors de la ville, contraint les citoyens à travailler, recommande l’apprentissage pour ceux qui n’ont pas de commerce. Il se prononce aussi en faveur de l’internement des aliénés, et de l’éducation obligatoire à partir de six ans pour les enfants trouvés. Pour financer cette politique, outre la vente des produits du travail des pauvres, et la taxation des revenus des hôpitaux et des riches communautés ecclésiastiques, il n'exclut pas les libéralités.
La ville d'Ypres mit ces idées en pratique en 1525, malgré les protestations des franciscains et d'autres penseurs, qui furent repoussées par le Parlement de Paris et par Charles Quint.
Vivès est l’un des premiers auteurs à aborder l’anthropologie et la psychologie descriptive. Il reste surtout connu aujourd’hui pour ses travaux en pédagogie.
Vivès est convaincu que l'homme devient homme par l'apprentissage d'une technique, et que cet apprentissage est possible pour tout individu. Il se fait durant toute la vie : l’homme ne cesse jamais d’apprendre. L’humaniste se doit de rester en permanente recherche et « il n’imaginera pas un instant être parvenu au sommet de l’érudition ».